Famine en Afrique : pourquoi tant d’indifférence ? Retour sur la table ronde de ELLE

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Les ONG sont en colère. Depuis des mois, elles alertent sur la famine en Afrique… et se heurtent à une sourde indifférence. Pourtant, des milliers de vies sont en péril en Somalie, au Yémen, dans le nord du Nigeria ou encore au Soudan du Sud où les conflits perdurent. Au festival international de photojournalisme Visa pour l’Image, le magazine ELLE organisait vendredi 8 septembre une table ronde consacrée à cette catastrophe humanitaire. On y était et on vous raconte pourquoi il y a urgence à se mobiliser.

Katell Pouliquen, rédactrice en chef du magazine ELLE, et Caroline Laurent-Simon, grand reporter, ont réuni au Palais des congrès de Perpignan des invité(e)s de choix. Leur point commun ? Ces cinq femmes et hommes consacrent leur quotidien à se battre pour ceux dont on parle trop peu. Ces familles menacées par une grave famine.

Au Nigeria, avec la présence de la secte terroriste Boko Haram, autour du Lac Tchad et au Soudan du Sud, « les conflits conduisent les populations à se déplacer », explique Frédéric Joli, porte-parole du Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Loin des terres qu’elles cultivaient, « elles n’ont alors plus accès à la nourriture, à l’eau potable et aux soins. » En première ligne ? Les enfants de moins de six ans. Au Yémen, « il n’y a plus d’économie et l’aide alimentaire ne rentre pas. Les gens vivent sous les bombes, la population est épuisée. Les problèmes alimentaires et la flambée de choléra sont des conséquences du conflit », insiste Frédéric Joli. « On parle de vingt millions de personnes qui souffrent de malnutrition », rappelle Françoise Sivignon, la présidente de Médecins du Monde. « Des territoires agonisent, et ce sont des non-décisions politiques qui aboutissent à la famine », s’exclame-t-elle. En mai dernier, sans langue de bois, cette médecin lançait déjà sur notre site un appel à la mobilisation internationale. Car, même l’ONU en convient – sans réagir pourtant – : il s’agit de la « pire crise humanitaire depuis la fin de la Seconde guerre mondiale ».

« Je n’aime pas les chiffres, car même un mort, c’est un mort de trop ! »

« Je n’aime pas les chiffres, car même un mort, c’est un mort de trop : c’est un enfant, une femme, un homme mais quelqu’un qui a un nom ! » Celui qui vient de parler a fait un long voyage pour venir à Perpignan. Des milliers de kilomètres depuis Nairobi où il repartira dans la foulée. Conseiller régional Protection de l’enfance pour l’Unicef Afrique de l’Est et du Sud, Jean-François Basse était d’ailleurs en Somalie la semaine dernière. « Dans ce pays comme au Soudan du Sud, la situation comprend un conflit et une famine, mais les autorités donnent la priorité au conflit », déplore le Sénégalais. « Dans les deux cas, il s’agit pourtant d’une course contre la montre », s’insurge-t-il.

« Une famine politique »

Peut-on parler de « famine politique ? », interroge alors Katell Pouliquen. Oui. « La réponse humanitaire n’est pas la seule. Il faut mettre les Etats devant leurs responsabilités, dont celle de protéger les citoyens. Il faut dénoncer leur inaction », exhorte Françoise Sivignon. Et tous les représentants des ONG autour de la table s’accordent à dire que désormais, les humanitaires voient leur travail entravé sur le terrain. « Comment accéder à la population et l’assister ? C’est la question. Les accès sont parfois impossibles, il n’y a pas de route, ou il faut passer des lignes de front ou se rendre dans des zones où la sécurité est inexistante », raconte Frédéric Joli. Pourtant, il existe dans le droit international humanitaire un article ratifié par 196 Etats : par exemple, « on ne s’attaque pas à des hôpitaux et à des infrastructures nécessaires à la survie des civils », rappelle-t-il. Sauf que « le droit international est systématiquement violé ». « Depuis deux ans, quatre hôpitaux MSF ont été bombardés », confirme Denis Gouzerh, président de la Fondation Médecins sans frontières. Sur cette période, « 40 000 personnes blessées ont été opérées et 400 000 sont venues se faire soigner ». Des chiffres qui appuient « l’urgence à remettre en place la situation sanitaire ».

« J’ai l’impression parfois que l’Afrique a disparu de la carte mondiale »

Son objectif en bandoulière, Bénédicte Kurzen a raconté le formidable travail accompli auprès des réfugiés. La photojournaliste a suivi le quotidien de Faith Kendi, 30 ans, une médecin kényane en mission pour MDM et qui soigne des centaines de familles dans le nord-est du Nigeria. Ce reportage a été publié dans le magazine ELLE le 25 août dernier. La photographe de l’agence Noor, installée dans le pays depuis quatre ans, fait le constat suivant : « le gouvernement nigérian s’est totalement désengagé face à cette crise ». Alors, rapporter des images lui permet de témoigner. « Nous avons ce rôle à jouer dans les histoires qu’on propose aux lecteurs  car j’ai l’impression parfois que l’Afrique a disparu de la carte mondiale », constate-t-elle. Témoigner. Sans relâche. Quelles autres solutions encore ? Jean-François Basse de l’Unicef est catégorique : il faut tout miser sur la prévention et le développement. « Lorsque je regarde ces 25 dernières années, c’est le développement qui a permis de sortir de certains conflits. Je pense à mon ami, le Dr Mukwege, qui essaye de reconstruire les femmes violées en RDC. La santé, l’éducation, donner de l’espoir : c’est du développement ! » Du côté de Médecins du Monde, il est essentiel d’« agir avec les communautés locales ». Par exemple, « on essaye de former les femmes à détecter la malnutrition ». Et puis, Françoise Sivignon en est persuadée, il faut innover, « pour interpeller les décideurs politiques autrement ». C’est en effet aux Etats désormais de rendre des comptes. Et à chacun d’entre nous de veiller à ne pas perdre notre capacité d’indignation.

Source : elle.fr

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