Le dégel du pergélisol, une bombe à retardement climatique

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Le 12 décembre 2015, 195 pays s’entendaient pour adopter l’Accord de Paris sur le climat, avec pour objectif de limiter à deux degrés le réchauffement climatique. Le premier moyen pour y parvenir est de lutter contre la hausse des émissions humaines de gaz à effet de serre. L’homme n’est cependant pas le seul à en émettre, la nature elle-même peut être productrice de tels gaz, parfois en très grande quantité. C’est le cas notamment dans les régions nordiques, où de grandes quantités de carbone sont piégées dans le sol gelé en permanence, le pergélisol. Malheureusement, sous l’effet du réchauffement climatique, ce sol dégèle et libère ce qu’il contient. Ce phénomène est encore relativement peu étudié, mais certains scientifiques s’inquiètent, et parlent même de « bombe à retardement climatique ».

Les Inuits témoins du réchauffement climatique

470 habitants vivent à Umiujaq, un village inuit posé le long de la baie d’Hudson, dans le Nunavik canadien. Ici, les gens tuent le temps. Traditionnellement chasseurs, pêcheurs et cueilleurs, les Inuits font quotidiennement l’expérience du réchauffement climatique. Le Grand Nord est, en effet la région du monde la plus touchée par le phénomène. Dans le nord-est du Canada, le paysage a changé en quelques décennies : des arbustes ont colonisé la toundra, la faune s’est déplacée, de curieuses mares apparaissent, et le sol s’affaisse par endroits.

Nous sommes dans une région pergélisolée, c’est-à-dire que le sol, à quelques mètres de profondeur, est en permanence gelé. Malheureusement, c’est de moins en moins vrai : le réchauffement provoque son dégel sur de grandes surfaces. Parfois en pleine ville, comme à Umiujaq. La communauté a ainsi dû reconstruire la route qui mène à l’aéroport suite à l’affaissement du sol dégelé en dessous.

Le dégel du pergélisol a une autre conséquence, climatique cette fois. Pour l’étudier, le Centre d’études nordiques (CEN) de l’Université Laval a installé un centre de recherche à Umiujaq.

Les mares de fontes, de véritables usines chimiques

C’est dans la vallée à la sortie de la ville que s’activent les chercheurs. Une tour d’instrument a été installée. Elle mesure toutes sortes de données climatiques, comme la vitesse du vent, la température, l’enneigement… Opérée par les chercheurs du laboratoire Takuvik, elle est dressée au milieu d’un paysage où alternent buttes et mares.

Ces mares, appelées mares de thermokarst dans le jargon des chercheurs, sont les principales sources d’émission de gaz à effet de serre par le dégel du pergélisol.

On estime que la surface totale de ces mares de thermokarst recouvre environ 10 000 km² du Nord-Est canadien, soit la superficie d’un pays comme le Liban. Le problème, c’est qu’avec le réchauffement climatique, les régions où elles se trouvent sont de plus en plus végétalisées.

Cela a deux effets pervers. Le premier, c’est que cette végétation va fixer beaucoup de neige durant l’hiver. Paradoxalement, ce surplus de neige va favoriser le réchauffement du sol. En effet, la neige a une température de 0°C exactement, et c’est un très bon isolant. Un épais tapis neigeux va donc empêcher le vent hivernal, beaucoup plus froid, de refroidir le sol qui sera donc plus vulnérable au dégel au retour des beaux jours. Le pergélisol aura ainsi tendance à disparaître plus rapidement dans les régions végétalisées, favorisant également l’apparition de mares de thermokarst.

Le deuxième effet sur la végétation se produit lorsque le terrain s’affaisse dans les mares nouvellement apparues.

Les arbustes vont ainsi tomber dedans, où ils vont être décomposés par des bactéries et des microbes. Il s’agit là d’un phénomène qui relâche énormément de carbone dans l’atmosphère, notamment sous forme de méthane, qui a un potentiel gaz à effet de serre  25 fois supérieur à celui du dioxyde de carbone.

Se produit alors un cercle vicieux : le réchauffement climatique favorise la végétalisation des régions du Nord, ainsi que le dégel du pergélisol, la formation de mares de thermokarst et l’activité microbienne de dégradation, qui en retour émet du gaz à effet de serre qui emballe le réchauffement climatique…

Une « bombe à retardement » climatique

Quelle est l’ampleur de ce phénomène à l’échelle du climat mondial ? La réponse n’est pas encore très claire, mais elle est potentiellement dévastatrice. Le dégel du pergélisol n’est pas propre à l’Arctique canadien, mais se produit dans toutes les régions pergélisolées de la planète. On estime ainsi que le stock de carbone fossile enfoui dans le pergélisol et susceptible d’être relâché dans l’atmosphère est le double que celui qui est déjà présent. La situation est telle que certains chercheurs évoquent « une bombe à retardement climatique ».

La situation est d’autant plus préoccupante qu’elle évolue vite. Le paysage d’Umiujaq a par exemple changé à une vitesse folle. La zone s’est végétalisée en quelques décennies seulement, et la ligne des arbres, celle au-delà de laquelle il ne pousse plus rien à cause du froid, ne cesse de remonter vers le Nord.

Les conséquences sont également directes pour les populations locales. Les traditions des Inuits sont compromises : la faune et la flore du Nunavik changent, les routes migratoires se modifient, les hivers sont plus doux et les étés plus secs. Des phénomènes beaucoup plus concrets se produisent également : le dégel du pergélisol peut se produire en plein milieu du village d’Umiujaq : la route vers l’aéroport s’est affaissée récemment et toutes les maisons sont construites sur pilotis. Cela permet de les maintenir droites et au vent hivernal de s’engouffrer dessous pour refroidir le sol.

Les Inuits d’Umiujaq sont ainsi très sensibles au changement climatique. Les enfants de l’école du village en entendent parler très jeunes, et les chercheurs du laboratoire Takuvik y viennent plusieurs fois par an pour présenter leurs travaux aux classes.

Encore beaucoup de choses à apprendre

Le dégel du pergélisol inquiète, mais il reste encore énormément de paramètres à étudier pour en appréhender précisément l’ampleur. Ainsi, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), ne prend pas en compte ce phénomène compte tenu du peu de littérature scientifique sur le sujet.

Les mesures sont en effet compliquées à mener, les zones sont difficiles d’accès, à plus forte raison en hiver, et le territoire à étudier est gigantesque. À titre d’exemple, seules huit carottes de pergélisol ont été extraites du sol du Nunavik pour en étudier la teneur en carbone, alors que le territoire fait 507 000 km².

D’autres phénomènes sont encore méconnus. La végétalisation a certes un effet négatif sur l’émission de gaz à effet de serre, mais les arbustes constituent également ce qu’on appelle un puits de carbone. Ils extraient les gaz carboniques de l’atmosphère pour le stocker dans leurs racines.

Est-ce que la quantité de carbone ainsi captée est supérieure à celle relâchée ? Il n’y a pas encore de réponse à cette question, mais des études sont en cours pour tenter d’établir ce ratio.

De la même manière, les chercheurs pensent que le sol sous la baie d’Hudson est pergélisolé, sans en avoir la certitude. Si oui, quelle est la quantité de carbone qu’il contient ? Se réchauffe-t-il ? Risque-t-il de le relâcher sous forme de gaz dans l’eau de la baie, et plus tard dans l’atmosphère ? Là aussi, ces phénomènes sont à l’étude, mais il faudra encore du temps pour obtenir des réponses précises.

L’ampleur des recherches qu’il reste à mener est encore considérable : les moyens humains et financiers manquent. Pendant ce temps, le Nord change. Les températures y montent, le sol lui-même en présente les effets. Dans ces territoires, à Umiujaq, à Kuujjuarapik, Salluit, Kuujjuaq et tous les villages Inuits du Nunavik, les habitants le constatent au quotidien.

Avec rfi.fr

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