Renforcer la résilience des éleveurs pastoraux en Afrique de l’Est

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Par John Mwikya, Racho Godana et Frankline Agolla

L’élevage pastoral est prédominant dans les terres reculées arides et semi-arides du nord du Kenya, des zones constamment menacées par des périodes de sécheresse prolongée. Réduction de cheptel, repeuplement et déplacement des troupeaux sont le quotidien d’éleveurs qui s’adaptent en permanence. En période de crise, ils se trouvent cependant souvent contraints de vendre leur bétail à bas prix. Dans ce contexte, l’accès à l’information devient vital pour les communautés pastorales afin d’anticiper et de prendre les bonnes décisions, tout en contrôlant efficacement les risques.

Les sécheresses interminables, provoquées par les changements et la variabilité climatiques, menacent un nombre significatif d’éleveurs d’Afrique de l’Est et de la Grande Corne de l’Afrique. Les retombées peuvent être désastreuses : épuisement et mortalité élevée du bétail, vente des têtes à prix réduit, amenuisement des réserves en eau et en fourrage. De plus, face à la pression démographique et l’évolution des réglementations foncières, la capacité d’adaptation et la résilience traditionnelles des communautés nomades ne suffisent plus. Des conflits persistants entre les éleveurs, liés à la pénurie de ressources vitales comme l’eau ou aux incidences des maladies, affectent les chaînes de valeur de l’élevage. Le bétail demeure l’actif le plus précieux de ces groupes pastoraux. Dès lors, toute menace pesant sur celui-ci peut avoir des conséquences potentiellement catastrophiques.

C’est dans ce contexte que le CTA, en partenariat avec Amfratech Ltd (principal fournisseur de services de conseil et de technologie en Afrique de l’Est) et aWhere Inc. (société américaine de collecte et d’analyse de données pour la diffusion de l’information dans le secteur agricole), a conçu le projet CLI-MARK (Climate, Livestock and Markets).

Cette initiative a pour objectif d’améliorer la résilience des éleveurs pastoraux en renforçant leur capacité d’adaptation. Comment y parvenir ? Le déploiement d’un système hybride de gestion de l’information météorologique (composé d’une application mobile intuitive, Agri-weather, et d’un tableau de bord) est un bon exemple. Durant la phase pilote, qui se déroulera entre décembre 2018 et mars 2019, 200 éleveurs originaires des comtés de Marsabit et Isiolo, au Kenya, recevront gratuitement chaque semaine des informations météorologiques par SMS. Le service sera également accessible à d’autres acteurs de la région via le tableau de bord et l’application.

Des données pour la résilience

Le projet CLI-MARK s’attaque à plusieurs défis importants en matière de diffusion de l’information tout au long de la chaîne de valeur de l’élevage en Afrique de l’Est. Son action cible notamment le manque de renseignements agrométéorologiques géolocalisés et en temps réel sur l’état des fourrages et des pâturages. Ces insuffisances affectent les communautés pastorales dans les décisions liées à leur activité (où, quand, combien d’animaux ?) et entraînent des répercussions en cascade sur les autres maillons de la chaîne de valeur. Un exemple : les déplacements non planifiés d’animaux pour répondre à des besoins à court terme peuvent engendrer une vente des têtes au rabais et donc des pertes économiques à long terme. Pour éviter ce type d’engrenage, l’accès à l’information devient primordial. Une meilleure connaissance des conditions météorologiques à court terme permet en effet d’anticiper, de formuler des recommandations en amont et d’aider ainsi les éleveurs à préserver leurs moyens de subsistance sur le temps long.

Dans l’optique de la phase pilote, Amfratech a conçu un service d’information météorologique hybride basé sur le cloud, qui comprend un tableau de bord, une application mobile et un service d’abonnement par SMS. De son côté, aWhere Inc. alimente le système avec des données en quasi-temps réel grâce à l’intégration d’une interface de programmation d’application (API, Application Programming Interface). Ces informations sont ensuite analysées par des agroclimatologues expérimentés puis codées dans un format granulaire. Les éleveurs peuvent les consulter par l’intermédiaire d’un téléphone mobile ou d’un ordinateur avec le tableau de bord mis en ligne. La mission des agroclimatologues consiste à développer des indicateurs météorologiques permettant d’émettre des alertes précoces en cas de sécheresse, et de s’assurer que ces informations parviennent aux acteurs concernés – éleveurs, gouvernement du comté, agences d’assurance, ONG, etc. – afin qu’ils puissent réagir rapidement. Ce système d’alerte précoce est élaboré sur la base des conditions météorologiques (indicateur principal), de l’état des pâturages, des prix du marché et des indicateurs de santé humaine. Différents types de données doivent donc être récoltées : météorologiques,  (température, précipitations, évapotranspiration potentielle [ETP], humidité et vent), agricoles (cultures, pâturages), économiques (marchés) et anthropométriques. Le système permet de transmettre aux éleveurs des conseils pratiques sur la logistique (horaires idéaux pour les livraisons de foin et d’eau), la nécessité de réduire le cheptel, celle d’éviter les conflits liés aux ressources entre les communautés ou encore le meilleur moment pour souscrire une assurance bétail.

Dans un souci d’efficacité, CLI-MARK s’est basé sur la mesure quantitative développée par Wayne Palmer (1960) pour élaborer son système d’alerte précoce. L’indice de Palmer est supérieur à bien des égards aux autres indices de sécheresse car il tient compte non seulement des précipitations totales, mais aussi de la température, de l’évapotranspiration, du ruissellement et de la recharge du sol.

L’équipe d’agroclimatologie du projet a conçu les alertes en se fondant sur une classification de l’Organisation météorologique mondiale (OMM) et s’est reposée sur les indices suivants pour assurer la convergence des données probantes :

  • précipitations cumulatives entraînant des pluies pendant la période de croissance, en les comparant aux précipitations cumulatives normales ;
  • indice de précipitations standard pour tout lieu, basé sur l’enregistrement des précipitations à long terme sur une période donnée ;
  • indice de sécheresse fournissant une mesure de l’impact des précipitations réelles sur les cultures et pâturages en comparaison aux précipitations attendues ;
  • indice de disponibilité de l’humidité, qui est une mesure du rapport des précipitations sur l’évapotranspiration (ET), compte tenu des besoins d’évaporation du sol et de la végétation.

Système d’information météorologique basé sur le cloud

A partir des enseignements tirés de la phase pilote, le système sera perfectionné. L’équipe CLI-MARK s’est engagée auprès de l’Autorité nationale kényane de gestion de la sécheresse (NDMA, Kenya National Drought Management Authority) sur ce projet qui pourrait être étendu à d’autres comtés du pays. La NDMA, agence gouvernementale, est chargée de trouver les solutions pour éviter les situations d’urgence liées à la sécheresse, tout en réfléchissant aux moyens d’atténuer les effets du changement climatique.

Déployé dans d’autres pays de la Corne de l’Afrique confrontés à des défis climatiques similaires, comme l’Éthiopie, la Somalie ou Djibouti, ce service représente une aide potentielle pour 20 millions d’éleveurs. Les données météorologiques collectées par aWhere pourraient en outre être personnalisées afin d’offrir des conseils pratiques sur les cultures aux exploitants. Ces services contribueraient à stabiliser la production agricole et, au-delà, à mieux appréhender l’intérêt d’un usage intelligent de l’information.

Le système évoqué n’est qu’une pièce dans un projet plus large destiné à améliorer la résilience des éleveurs. CLI-MARK travaille également à la démocratisation de l’assurance sur le bétail ou au développement d’activités d’élevage pour stimuler les marchés, le commerce et les entreprises du secteur au bénéfice des femmes et des jeunes.

Le tableau de bord météorologique est accessible via le web sur www.climark.org et s’adresse aux acteurs des régions concernées par le projet ayant un accès convenable à Internet. Y figurent la NDMA, les gouvernements des comtés de Marsabit et d’Isiolo, les prestataires de services d’assurance et les organisations non gouvernementales, qui sont les moteurs des politiques de résilience au sein de la population cible.

Ces acteurs peuvent également consulter ces informations agrométéorologiques via l’application mobile MyAnga, disponible sur Google Play pour les appareils Android. MyAnga signifie Ma Météo en swahili,  un nom particulièrement évocateur.

Enfin, les éleveurs locaux ont la possibilité d’accéder à des données météorologiques par l’intermédiaire du service SMS. Un code abrégé leur permet de recevoir chaque semaine des informations agrométéorologiques granulaires en anglais, en swahili et dans la langue locale de leur choix (Borana/Gabra, Samburu et Rendille).

John Mwikya est consultant agroclimatologue et ancien directeur adjoint du Département météorologique du Kenya.

Racho Godana est codirecteur et cofondateur d’Amfratech Ltd. Spécialiste des TIC et de l’ingénierie, il possède une expérience reconnue en gestion de projet et amélioration des processus.

Frankline Agolla est codirecteur et cofondateur d’Amfratech Ltd. Chef de projet senior, il possède une solide expérience en matière d’ingénierie et de TIC.

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