Dr Chérif Baldé, Enseignant-chercheur à l’UASZ: « Notre objectif est de mettre au point les matériaux de demain, performants et intelligents»

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Les Nouvelles du CNDST sont allées à la découverte du Docteur Chérif Baldé, Physico-chimiste, de l’Université Assane Seck de Ziguinchor. Armé de ses solides connaissances scientifiques et de sa foi pour le développement de son université et de son pays, l’enseignant-chercheur, natif du département de Médina de Yoro Foula, nous conduit, dans cet entretien, à la découverte de l’univers complexe et attractif de la science des matériaux, son champ d’investigation préféré. Invitant à une valorisation de ces technologies, le Docteur Baldé et ses collaborateurs ambitionnent de mettre au point les matériaux de demain, performants et intelligents pour un Sénégal émergent.

Monsieur Baldé, pouvez-vous présenter brièvement ?

Je suis né à Kolda, j’ai fait mes études primaires à PATA dans le département de Médina Yoro Foula. . Après mon BAC obtenu au Lycée Alpha Molo BALDE de Kolda, j’ai passé deux ans à l’UCAD où j’ai obtenu mon DUES II Physique Chimie avant de poursuivre par une Licence, Maîtrise, Master et Doctorat à l’Université de Bordeaux 1 en France. Après ma thèse, j’ai été recruté par le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS-France), délégation de Bretagne et affecté à l’Institut de Physique de Rennes (IPR)-Université Rennes 1. Pendant cette période, j’ai eu la chance d’être invité à plusieurs conférences internationales, en Europe et au Japon notamment. J’ai été recruté comme enseignant-chercheur à l’Université de Ziguinchor en 2010. J’ai dû rompre mon contrat avec le CNRS pour un retour au bercail afin de participer au développement de mon pays car j’ai la conviction que l’enseignement supérieur est un levier essentiel du développement économique et social durable au service de la collectivité.

Vous êtes actuellement à Bordeaux pour un séjour de recherche…pouvez-vous nous en parler davantage sur l’objet de cette visite ?

Je suis actuellement à Bordeaux en tant que Professeur invité dans le cadre d’un réseau d’excellence « AMADEus Cluster Of Excellence ». C’est une nomination prononcée par décret du président de l’Université de Bordeaux sur proposition du conseil scientifique du Réseau d’excellence LabeX AMADEus. J’ai été sollicité par les membres du conseil scientifique pour présenter ma candidature et compétir avec d’autres chercheurs internationaux.

J’estime que c’est un grand honneur qui m’est fait compte tenu des CV et de la réputation de tous ceux qui m’ont précédé. Pendant ce séjour d’un mois, je donne des cours en Magnétisme Moléculaire à l’université de Bordeaux (16 equ.TD), fais des séminaires pour thésards et Post-Docs et délivre une conférence à toute la communauté scientifique du réseau d’excellence LABEX. La mienne s’est passée le 29 juin dernier.

Il faut dire que ce séjour fait suite à un précédent séjour que j’ai effectué en France l’année dernière après mon admission à intégrer le corps enseignant du Master FAME, Master of science (Functionalized Advanced Materials Engineering). C’est un Master Européen regroupant 7 universités Européennes. Précisons que ce sont des enseignements ponctuels (une fois par an pour la période 2014-2016). J’assume donc sans difficulté mes charges d’enseignements et tâches administratives au sein de mon université (Université Assane Seck de Ziguinchor).

Quel impact cette invitation revêt-il pour votre université ?

C’est très important pour mon Université et pour mon pays à plusieurs titres. Tout d’abord ma présence dans les cadres ou instances que j’ai cités précédemment, permet de renforcer la visibilité de l’Université Assane Seck De Ziguinchor. Car, ne l’oublions pas je viens avec cette étiquette que je porte fièrement « Enseignant-chercheur de Ziguinchor et du Sénégal ». Ma présence permet aussi de renforcer les collaborations entre l’Université Assane Seck de Ziguinchor et l’Université de Bordeaux et entre l’Institut de Chimie de la Matière Condensée de Bordeaux-ICMCB et mon laboratoire (Laboratoire de Chimie du Solide et des Matériaux LCPM). Ce fut également une occasion de discuter avec chercheurs qui sont en dehors de ma thématique de recherche et qui sont intéressés par des collaborations notamment dans le domaine des énergies renouvelables et de l’eau par exemple. Ce fut un terrain propice pour promouvoir la coopération universitaire entre le Sénégal et la France, mais pas que, car il y avait des chercheurs Américains et Européens.

De plus des échanges d’étudiants et d’enseignants sont envisagés. Au sujet des échanges d’étudiants, je co-encadre déjà une thèse de Doctorat avec l’ICMCB-CNRS-Université de Bordeaux. Bef, j’estime que c’est une chance réelle pour mon Université et pour moi.

Expliquez-nous les domaines de recherche dans lesquels vous travaillez ?

Ma thématique de recherche se situe à l’interface de la physique et de la chimie et porte sur la science des matériaux. Autrement dit, elle va de la molécule aux dispositifs moléculaires pour l’électronique ou matériaux intelligents en passant par la nanoscience. Rappelons que nombreuses innovations du 21e siècle vont dépendre de notre capacité à développer de nouveaux matériaux répondant à de fortes exigences vis-à-vis de leurs propriétés, de leur coût, de leur procédé de fabrication, mais également vis-à-vis de leur impact sur la santé humaine et sur l’environnement. Ma recherche s’inscrit dans ce cadre et touche à la fois des aspects fondamentaux et appliqués.

D’un point de vue appliqué, elle porte sur la conception, la réalisation chimique, l’étude et l’optimisation des matériaux aux propriétés ciblées ainsi que les tests de faisabilité requis pour leurs utilisations comme capteurs de température offrant une méthode sûre et infalsifiable pour contrôler la chaîne du froid durant le transport et le stockage de produits alimentaires ou médicaux (vaccins, sang etc.) ou encore leurs intégrations dans des dispositifs télécoms. Dans cette perspective, nous utilisons principalement la propriété dite de Bistabilité Moléculaire et de transition de spin des matériaux. En d’autres termes, nous travaillons avec des matériaux intelligents qui possèdent des fonctions qui leur permettent de se comporter comme un capteur (capteur de température, détecteur de signaux) ou parfois comme un processeur (traiter, comparer, stocker de l’information).

D’un point de vue fondamental, nous nous proposons de contribuer à une meilleure compréhension des mécanismes qui gouvernent les phénomènes de changement d’état de spin par voie optique et thermique des matériaux moléculaires bistables. En effet, ces mécanismes sont souvent invoqués mais ils sont à ce jour très largement incompris.

De quelle manière vos travaux impactent-ils sur le développement socioéconomique du pays ?

Rappelons que les matériaux sont des technologies-clés pour l’ensemble des secteurs industriels. L’objectif est de mettre au point les matériaux de demain, performants et intelligents.

Au niveau « local », les retombées pourraient conduire à des développements technologiques avec une mise en place d’une cellule de valorisation au sein de l’université de Ziguinchor autour de la synthèse et le design de pigments thermo-chromes destinés au contrôle et au suivi de la qualité et de l’hygiène des produits alimentaires et pharmaceutiques. D’autant plus que les nombreuses intoxications alimentaires ou infections collectives de ces dernières années ont mis en évidence des ruptures dans la gestion de la chaîne du froid qui interviennent pour l’essentiel lors du transport des denrées et des produits. L’utilisation de ces capteurs dans le cadre de la surveillance et du respect de la chaîne du froid est cruciale dans les différentes collectivités territoriales notamment dans les secteurs de l’agroalimentaire mais aussi et surtout dans le secteur médical et pharmaceutique.

Les enjeux sont donc à la fois sociétaux, économiques mais aussi environnementaux. Les plus tangibles concernent évidemment les aspects biologiques et alimentaires. En effet, l’hygiène et la qualité des denrées et produits médicaux divers sont un problème majeur de santé publique pour le Sénégal.

Ma conviction, c’est qu’un champ de recherche immense s’offre à nous comme disait O. Kahn. De ce champ, nous voudrions contribuer à labourer puis à ensemencer quelques parcelles pour une récolte abondante et collective.

Quelles sont les difficultés auxquelles vous êtes confronté en tant que Enseignant-chercheur dans une université régionale comme celle de Ziguinchor ?

Les difficultés sont connues et largement évoquées notamment, les budgets limités des Universités, le manque d’infrastructures pédagogiques et de recherche, déficit de personnel, rareté d’instruments de caractérisation, absence de budget pour la recherche. Comme on le répète à longueur de journée, la recherche est le parent pauvre de l’enseignement supérieur même si la création de la direction générale de la recherche dénote d’une réelle prise de conscience et suscite de l’espoir. Il faudrait peut-être qu’on aille vers la création d’un CNRSS (Centre National de la Recherche Scientifique du Sénégal).

On parle souvent des difficultés mais moi, j’aimerai m’attarder sur cette aventure formidable, à la fois intellectuelle, scientifique et humaine que nous vivons dans ces universités régionales. Je considère l’Université Assane Seck de Ziguinchor comme une start-up, avec une fantastique équipe (PER, PATS) super motivée avec un sens élevé du service public et un engagement à être au cœur des enjeux pédagogiques, de la formation et de la réussite des étudiants. Une équipe qui garde l’esprit d’une start-up c’est à dire faire avec les moyens du bord, faire beaucoup avec peu. Nous mettons nos énergies et notre intellect en commun pour répondre aux besoins de la société.

Je terminerai par cette citation du poète Oscar Wilde : « La sagesse, c’est d’avoir des rêves suffisamment grands pour ne pas les perdre de vue lorsqu’on les poursuit. »

Source : CNDST

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