La terre, variable d’ajustement des politiques climatiques ?

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La mue de l’agriculture est sur une trajectoire positive faisant de cette activité de survie une question qui commence enfin à être prise en compte dans les négociations climatiques internationales. Mais le péril grandit de voir des sols cultivables prioritairement affectés à la capture du CO2, entravant une transition agricole vertueuse. Patrick Piro du site d’information ccfd-terresolidaire.org a rencontré pour nous Anne-Laure Sablé, chargée de plaidoyer souveraineté alimentaire et climat au CCFD-Terre Solidaire qui est la première association française de développement luttant durablement contre la faim en s’attaquant à ses causes, des plus locales aux plus globales.

À quelle occasion, le CCFD-Terre Solidaire publie-t-il le rapport « Nos terres valent plus que du carbone » ?

Sous la pression de la lutte contre le dérèglement climatique, d’importants enjeux se cristallisent actuellement sur l’agriculture dans le monde. Ce sera le cas, en particulier, en décembre prochain, en Pologne, lors de la prochaine conférence internationale annuelle de l’ONU sur le climat – la COP 24. C’est une étape importante, car les pays doivent y réviser les engagements de réduction des émissions de gaz à effet de serre pris lors de l’adoption de l’Accord de Paris sur le climat – à la COP 21 en 2015 –, qui entrera en vigueur en 2020. Mais ces efforts sont notoirement insuffisants pour stabiliser le réchauffement planétaire à moins de 2 °C, objectif convenu.

Cet objectif, mentionné simplement comme optionnel par l’Accord de Paris, est pourtant exigé par les nations les plus vulnérables au dérèglement, en particulier les petites îles menacées par la hausse du niveau des océans. Dans l’état actuel des choses, nous disent les chercheurs, c’est hors d’atteinte, avec les seules mesures de réduction des émissions : il faudra avoir recours à des technologies de stockage du CO2, le principal des gaz à effet de serre. Or, l’agriculture est dans le collimateur. La croissance des plantes, par la photosynthèse, absorbe du CO2 et le fixe dans les fibres sous forme de carbone, dont une partie passe dans les sols pour s’y stocker.

Sans remise en cause globale de nos systèmes agroalimentaires, miser sur l’agriculture pour jouer le rôle d’un « puits de carbone » préfigure des évolutions risquées pour la souveraineté alimentaire, les agricultures familiales, les droits des paysans et des peuples autochtones… Ces implications sont complexes et peu défrichées. C’est pourquoi nous avons sorti notre rapport (voir encadré) suffisamment tôt afin d’alimenter les réflexions en amont de la COP 24, et d’alerter les décideurs politiques, les scientifiques, les relais associatifs et les médias sur ces enjeux.

« Nos terres valent plus que du carbone »

Les interactions entre l’agriculture et le climat sont complexes, rappelle le rapport du CCFD-Terre Solidaire. L’agriculture génère un quart des émissions mondiales de gaz à effet de serre, notamment par la déforestation (pour étendre les cultures) et l’élevage. Inversement, elle est déstabilisée par le dérèglement climatique.

S’ajoute désormais cette nouvelle dimension : le potentiel de stockage du CO2, gaz à effet de serre, dans les sols agricoles. C’est sur ce dernier enjeu, émergent, que le CCFD-Terre Solidaire focalise ses recommandations. Les politiques qui visent à englober le secteur agricole dans la lutte climatique devront être fortement encadrées par des principes forts : gouvernance, redevabilité, cohérence, encadrement des pratiques de stockage. Et surtout, il sera impératif de différencier les modèles agricoles en fonction de leur intérêt pour la sécurité et la souveraineté alimentaires ainsi que pour le climat, afin d’enclencher la transition agroécologique paysanne.

Cela fait des années que le CCFD-Terre Solidaire et ses alliés bataillent pour que les négociations climatiques intègrent les enjeux agricoles. Avec quels résultats ?

Le blocage durait depuis des années. Mais fin 2017, lors de la COP 23 à Berlin, les pays les plus vulnérables au dérèglement et les pays qui en sont les plus responsables ont trouvé un terrain d’entente : ils ont décidé de créer un groupe de travail sur l’agriculture et le climat qui sera actif jusqu’en 2020. Il s’agit d’un cadre de négociations entre États sur cinq thèmes : l’élevage, les engrais, la séquestration du CO2 dans le sol, l’adaptation des agricultures et les implications socio-économiques des changements climatiques sur l’agriculture. C’est une initiative importante, car ses conclusions influenceront directement les politiques climatiques, c’est pourquoi nous sommes vigilants sur son contenu.

Est-ce une bonne nouvelle ?

Oui, dans la mesure où l’agriculture et son rôle dans la lutte contre le dérèglement devraient enfin faire l’objet de négociations sérieuses. De plus, la création de ce groupe de travail va contribuer à mettre un peu d’ordre et de transparence sur ce sujet. Car, en l’absence de cadre onusien adéquat, on a vu surgir diverses initiatives parallèles, voire concurrentes, impliquant des acteurs privés et étatiques : l’Alliance globale pour une agriculture intelligente face au climat (Global alliance for climate-smart agriculture, Gacsa), le projet « 4 pour 1000 » ou encore l’initiative pour l’Adaptation de l’agriculture africaine (Aaa).

Autre point positif : les groupes les plus impactés dans l’agriculture par le dérèglement – paysans, communautés locales, peuples autochtones, femmes, jeunes… – sont invités à participer à ces réflexions, ainsi que des organisations telles que le CCFD-Terre Solidaire. Cependant, les questions de fond ne sont pas résolues.

Quel scénario redoutez-vous ?

Que l’on prenne une fois de plus le problème par le mauvais bout. À savoir, que l’on considère hors de portée la réduction drastique des émissions de gaz à effet de serre, et que la hausse de la population mondiale serve d’alibi à une vision productiviste qui n’a en rien résolu le problème de la malnutrition jusqu’à présent. Et que, in fine, la contribution massive des sols agricoles au stockage du CO2 soit présentée comme incontournable. Ce qui signifierait un recours accru à une agro-industrie, dont on connaît les dégâts sociaux et environnementaux.

Par ailleurs, la focalisation extrême sur le CO2 occulte le rôle d’autres gaz à effet très important, et dont l’agriculture est le principal émetteur : le méthane (CH4) et le protoxyde d’azote (N2O). Leur contribution à l’effet de serre pourrait s’accroître, alors qu’il serait plus efficace et plus sûr pour la lutte climatique de revoir le système agroalimentaire industriel pour réduire ces émissions ; moins d’élevages industriels (réduction du CH4) et d’intrants de synthèse, engrais notamment (réduction du NO2). Enfin, point très important, il faudra aider les pays les plus vulnérables à adapter leur agriculture, déjà affectée par le dérèglement.

Dans le grand débat sur la révision des politiques de lutte climatique surgit ainsi cette question de fond : jusqu’où les décideurs sont-ils prêts à utiliser les terres comme une variable d’ajustement ? Les États-Unis, le Canada ou l’Australie expérimentent déjà des techniques de stockage du CO2 dans les sols. L’Union européenne, le Brésil et l’Argentine n’en sont pas loin… Et l’on peut s’attendre à l’essor d’une nouvelle modalité d’accaparement des terres : les grandes entreprises agroalimentaires vont chercher à compenser leurs émissions industrielles en finançant le stockage de CO2 dans les sols agricoles, y compris dans les pays du Sud.

Que préconise votre rapport face à ces risques ?

La transition vers cette agroécologie que nous appelons de nos vœux, garantissant la souveraineté alimentaire, le renforcement des droits des paysans, la préservation des ressources naturelles mais aussi la réduction des émissions de gaz à effet de serre.

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