Cameroun : l’itinéraire d’une nouvelle mafia du bois sous la sellette

0

Un rapport éclaire les pratiques occultes d’une vingtaine de sociétés vietnamiennes pour acheter à moindre coût du bois de tali.

Le tali n’appartient pas aux essences nobles qui ont fait la réputation des bois du bassin du Congo. En quelques années, Erythrophleum ivorense, son nom scientifique, est cependant devenu l’une des plus convoitées par des compagnies vietnamiennes à l’affût de nouveaux gisements pour alimenter une industrie nationale en pleine expansion. Le Cameroun est aujourd’hui leur premier fournisseur et une grande partie de ce commerce emprunte les circuits opaques de l’illégalité et de la corruption.

Au terme de près de trois ans d’enquête, l’ONG américaine Environmental Investigation Agency et le Centre pour l’environnement et le développement (CED) camerounais publient, ce mois de novembre, un rapport dans lequel ils décrivent, sur la base de nombreux témoignages, les pratiques qui permettent de contourner les lois pour vider les forêts camerounaises sans être inquiété. Ces arbres au cœur brunâtre, dont la cime peut atteindre 40 mètres de haut, sont utilisés dans le secteur de la construction et en particulier pour celle des temples. D’où le titre du rapport : « Bois volé, temples souillés ».

« Le Vietnam a supplanté les débouchés européens historiques. Il est le deuxième client du Cameroun après la Chine. Mais personne n’est en mesure de dire d’où provient le bois acheté. Il n’existe aucune traçabilité. Cette opacité va de pair avec un manque à gagner important pour les recettes de l’Etat », constate Samuel Nguiffo, le directeur du CED. En 2018, 63 % des grumes quittant le port de Douala partaient vers la Chine, 30 % vers le Vietnam et moins de 10 % vers l’Europe, selon les chiffres de la Société d’exploitation des parcs à bois du Cameroun, la filiale de Bolloré qui gère le terminal portuaire.

Les entrepreneurs vietnamiens ne sont évidemment pas les premiers à utiliser les failles de la législation forestière au Cameroun. Ils ont simplement trouvé « un écosystème favorable, où tout est possible dès lors qu’on est prêt à distribuer des billets », décrit un diplomate en poste à Yaoundé, qualifiant le ministère des forêts de « ministère de la prédation, complice d’un désastre écologique ».

Si la corruption huile depuis longtemps les affaires dans le secteur forestier, la vingtaine d’entreprises vietnamiennes présentes au Cameroun se singularisent par leur mode opératoire. Comme le décrit le rapport, elles n’exploitent pas directement les forêts et ne sont pas détentrices de concessions à travers lesquelles l’Etat confie au secteur privé la gestion de son patrimoine forestier. Elles agissent le plus souvent comme de discrètes sociétés de négoce, en blanchissant du bois provenant de coupes illégales issues de petits permis attribués en dehors des grandes concessions.

« Au fil des ans et au fur et à mesure que le réseau de complices et de facilitateurs des sociétés vietnamiennes de négoce du bois se développait, ces sociétés ont obtenu un accès de plus en plus grand aux forêts et sont devenues expertes de l’exploitation forestière illégale », conclut le rapport. Et cela jusque dans des parcs nationaux comme la réserve de faune du Dja, située dans le sud du pays.

Le plus gros exportateur de bois du bassin du Congo avait pourtant été un des premiers à se tourner vers la certification forestière pour garantir une gestion durable de ses ressources. « Il ne reste aujourd’hui qu’une société certifiée FSC, la française Pallisco. Les plans d’aménagement imposés aux grandes concessions ont été peu respectés, si bien que la forêt camerounaise est certainement une des plus dégradées de la région », constate Alain Karsenty, économiste au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad). Les Européens n’envisagent pas pour l’heure de rompre leur partenariat avec le Cameroun, par crainte de voir la situation empirer.

Avec le monde

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here