Le bitcoin, monnaie virtuelle mais gouffre environnemental réel

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Virtuel, le bitcoin ? La célèbre cryptomonnaie repose sur le travail de quantités extravagantes d’ordinateurs, regroupés parfois en mégafermes de « minage ». Bref, la production de bitcoins est dépendante d’infrastructures matérielles et énergétiques bien réelles, et affreusement énergivores.

Cent trente millions de tonnes de carbone : voilà ce qu’émettront annuellement en Chine les activités de « minage » de bitcoins, la plus célèbre des cryptomonnaies, dès 2024. Soit une consommation énergétique de 296,59 térawattheures (TWh) — plus que celle de l’Italie ou de l’Arabie saoudite. C’est ce que conclut une étude de la revue Nature communications publiée mardi 6 avril. De quoi empêcher le pays d’atteindre ses objectifs climatiques, soulignent les chercheurs, d’autant qu’il dépend fortement du charbon pour produire son électricité. L’étude note également qu’en avril 2020, les entreprises chinoises géraient 80 % des opérations mondiales de minage de bitcoins — la transaction qui permet de sécuriser la monnaie.

Le centre de l’Université Cambridge pour la finance alternative (CCAF) estime que la consommation annuelle du réseau bitcoin atteindrait 129,24 TWh (térawattheure) — soit un peu moins que celle de la Suède (131,80 TWh), mais plus que celle de l’Ukraine (128,80 TWh). En fait, si le bitcoin était un pays, il ferait partie des 30 plus grands consommateurs d’électricité dans le monde.

Bien que les cryptomonnaies soient virtuelles, le système qui les alimente, lui, est réel — et nécessite énormément d’énergie pour faire fonctionner tous ces ordinateurs dans le monde. Or, l’énergie servant à alimenter le système de preuve de travail provient majoritairement (61 %) de sources non renouvelables, selon le CCAF.

« L’enjeu environnemental est devenu une préoccupation croissante dans le secteur de la blockchain en général, notamment avec l’avènement des NFT », souligne Joseph Pallant, fondateur de la fondation Blockchain for Climate basée à Vancouver, en entrevue avec Le Devoir.

Selon lui, « c’est une très bonne chose de vouloir calculer l’empreinte carbone des NFT », citant par exemple le site Carbon.fyi qui permet de calculer l’empreinte CO₂ d’un portefeuille Ethereum. « Toutefois, cela revient un peu à calculer votre part des émissions d’un voyage en avion, croit-il. En prenant l’avion, vous devenez responsable d’une partie de ses émissions. Mais même si vous n’aviez pas acheté le billet, l’avion aurait probablement décollé sans vous, et pollué la même quantité de toute façon. »

Cela n’empêche qu’il s’agit d’une technologie polluante. Selon lui, les crédits carbone font partie de la solution. Pour pallier le problème, l’Ethereum compte par ailleurs passer du système de preuve de travail au système de preuve d’enjeu, « proof of stake » (PoS), qui demanderait moins d’énergie.

Le prix de l’électricité est un facteur majeur pour la rentabilité de l’activité des mineurs. « On a construit un hangar de minage à Pau, en 2017, mais on s’est rapidement rendu compte que c’était compliqué d’être vraiment rentable en France, racontent Adrien Gombert et Thomas Charbonnel qui ont lancé l’entreprise Gwensas, spécialisée dans le minage de bitcoins. On est donc partis à l’étranger à la conquête de l’électricité la moins chère. »

Après un « fiasco » au Kazakhstan, les deux associés ont jeté leur dévolu sur la République démocratique du Congo (RDC) pour installer leur ferme de minage. Plus précisément dans le parc national du Virunga, le plus ancien parc national d’Afrique, classé au patrimoine mondial de l’Unesco. La ferme de minage, au milieu des gorilles, des éléphants et des hippopotames, prend l’apparence d’un gros conteneur, regroupant des ordinateurs dernier cri. Pour l’électricité, les deux associés ont choisi de placer leur infrastructure près d’une centrale hydroélectrique.

« On peut capter le surplus en électricité que crée la centrale et en même temps permettre au parc de tirer bénéfice du minage de bitcoin pour rentabiliser son installation », dit Adrien Gombert. Pour lui, « c’est un projet écoresponsable ». Thomas Charbonnel insiste : « Ce sont parfois de nouvelles sources d’énergie verte qui n’auraient pas pu exister sans les mineurs de bitcoin. » De nombreux mineurs à travers le monde mettent en avant leur choix d’utiliser de l’énergie renouvelable pour aller vers un « minage écologique ».

Pour Pierre Boulet, professeur d’informatique à l’Université de Lille, « c’est du greenwashing comme le font d’autres entreprises. Même si on utilise de l’énergie décarbonée, c’est de l’énergie qui pourrait servir à d’autres choses. Toute cette énergie qui est captée pour le minage encourage la construction de nouvelles structures pour produire encore plus d’énergie. »

Outre l’énergie nécessaire au minage de bitcoin, la construction des ordinateurs consacrés exclusivement au minage de bitcoin représente elle aussi une pollution considérable. Pour Pierre Boulet, professeur d’informatique à l’Université de Lille, « le matériel fabriqué pour le minage, c’est de la pollution brute ». Cette production du matériel informatique n’est d’ailleurs pas toujours prise en compte dans l’évaluation des coûts environnementaux du numérique. Selon un rapport d’information mené par deux sénateurs en 2019, « la construction des datacenters [des centres de données] représente 43 % de leur bilan carbone ». L’extraction des matériaux et métaux précieux comme le cobalt ou le lithium dans les mines de RDC, leur assemblage, leur transport et leur recyclage sont des processus extrêmement coûteux en termes d’énergie et d’empreinte carbone.

Ces coûts énergétiques et environnementaux, aujourd’hui indispensables à la construction et au fonctionnement de l’industrie du bitcoin, sont d’autant plus frustrants pour Jean-Paul Delahaye, mathématicien et professeur émérite à l’Université de Lille, qu’ils sont évitables : « Il existe d’autres méthodes de calcul pour miner du bitcoin comme la « preuve d’enjeu ». C’est fou de se dire que la cryptomonnaie numéro un fonctionne avec un système qui a été mal conçu et qui rend absurde le protocole. » a-t-il expliqué  à Reporterre.

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