« L’environnement montre qu’il a des conséquences sociales, voire peut-être politiques » en Iran

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Le Khouzestan, une des 31 provinces d’Iran, située au sud-ouest du pays, est depuis quelques jours le théâtre de manifestations contre les pénuries d’eau. Dans une interview accordée à nos confrères de Radio France internationale, (RFI) Jonathan Piron, spécialiste de l’Iran au centre de recherche belge Etopia, basé à Bruxelles a affirmé qu’en Iran, « l’environnement montre qu’il a des conséquences sociales, voire peut-être politiques ». Rappelons que des Iraniens descendent dans les rues du Khouzestan, dans le sud-ouest du pays, pour protester contre une pénurie d’eau, suite à la sécheresse qui frappe la région depuis fin mars 2021. Plusieurs personnes auraient déjà été tuées par la police, qui réprime des manifestations qui se seraient étendues à la province voisine du Lorestan. Vendredi 23 juillet 2021, le guide suprême iranien Ali Khamenei a exhorté les manifestants à ne pas faire le jeu d’« ennemis » du pays qui pourraient profiter de la situation.

Quelle est la cause de ces manifestations ?

On se retrouve face à toute une série de crises en Iran : une crise sociale très forte, la pandémie de Covid-19, une crise économique liée aux sanctions américaines… Mais on est également dans une période de grande sécheresse, et dans une période de pénurie d’électricité. Tout cela amène des situations extrêmes, notamment dans le Khouzestan.

Les demandes des manifestants sont multiples, mais elles tournent principalement autour de revendications environnementales : pour un meilleur accès à l’eau, une meilleure distribution des ressources hydrauliques. Il y a déjà, depuis plusieurs années, des manifestations environnementales dans la région d’habitants, d’agriculteurs… Ce qui est neuf ici, c’est que ces manifestations durent depuis plusieurs journées. Et on voit aussi d’autres revendications, liées par exemple à un accès à des engagements sociaux et économiques se joindre aux revendications environnementales.

Ces manifestations au Khouzestan sont liées à la sécheresse, mais la sécheresse ce n’est pas nouveau en Iran.

L’Iran est un pays confronté de manières chroniques à des cycles de sécheresse ; il y a en général des écarts d’années suffisants pour que les nappes phréatiques, par exemple, se stabilisent. Ce qui arrive ici est plus exceptionnel : les fréquences de ces sécheresses tendent à se réduire. Et il y a un problème de mauvaise gouvernance, qui conduit à de mauvaises distributions de l’eau, des infrastructures qui ne sont pas entretenues…

On a aussi des villages qui voient des transferts d’eau importants. Il y a une grande politique de développement industriel, porté par la République islamique depuis très longtemps. Et on se retrouve, notamment dans les régions du Khouzestan, avec de grands transferts d’eau, entre autres vers le plateau central, pour soutenir par exemple le développement des activités sidérurgiques, mais également avec de grands barrages construits pour redistribuer l’eau vers des grandes villes comme Ispahan.

Ces transferts impactent de plus en plus les écosystèmes locaux, parce que ce sont des centaines de millions de mètres cubes qui sont transférés par an, dans une situation où la population, le secteur agricole sont dans une zone de tension. Et il y a depuis plusieurs années des revendications pour que ces transferts d’eau gigantesques s’arrêtent. Des actions en justice sont entreprises, mais le plus souvent sans effet. Il y a donc aujourd’hui une explosion de la contestation, dans une période de sécheresse plus importante que les années précédentes.

Comment le pouvoir répond-il aux protestations de ces derniers jours ?

La réponse du régime aujourd’hui est surtout basée sur de la répression. On se retrouve également dans une situation que l’on a déjà connue, notamment durant l’administration Rohani. Le pouvoir affirme entendre les voix protestataires, mais affirme également s’opposer à des éléments considérés comme perturbateurs, et qu’il faut poursuivre. En fait, la réponse est classique, c’est celle aussi d’un pouvoir qui ne comprend pas la manière dont il faut gérer son environnement. Il ne faut donc pas s’attendre à de grandes transformations par rapport à la gestion des ressources en Iran, toujours basée sur une vision extractiviste et productiviste, qui met l’environnement à disposition de l’économie.

Cette « grogne de l’eau » pourrait-elle atteindre d’autres régions du pays – elle s’est, semble-t-il, déjà étendue à la province voisine du Lorestan ? Est-ce que cela pourrait finalement poser un problème politique au pouvoir iranien ?

C’est toujours une grande crainte du régime de voir des manifestations s’étendre à d’autres régions, et s’unir à différentes revendications. Maintenant, la crise environnementale est profonde en Iran, elle tend à s’accroître au fur et à mesure des années, parce que la mauvaise gouvernance est présente, et aussi parce que le changement climatique est multiplicateur de menaces.

Il faut voir également que dans d’autres provinces, notamment le long de la frontière afghane, il y a des tensions environnementales très importantes, tout comme dans d’autres régions (notamment dans le nord du pays), liées à la question de l’eau, mais aussi à celle des tempêtes de poussières, de l’épuisement des ressources autour des zones humides, des lacs, de la déforestation… En fait aujourd’hui, le problème environnemental devient de plus en plus un problème fondamental en Iran : l’environnement a souvent été déconsidéré, et aujourd’hui il est en train de montrer qu’il n’est pas seulement lié aux ressources naturelles, et qu’il a également des conséquences sociales, économiques, voire peut-être politiques.

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