COP26 : « Les émissions vont augmenter de 15% d’ici à 2030, c’est inacceptable », alerte Jean Jouzel

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La 26ème Conférence des Nations unies sur le climat (COP26) qui se tient à Glasgow ferme officiellement ses portes ce vendredi 12 novembre 2021, mais une prolongation du sommet durant le week-end est largement probable. Jeudi 11 novembre 2021, près de 200 climatologues ont publié une lettre ouverte. Ils dénoncent en substance le peu de considération accordée au dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), au regard des conclusions politiques qui se dessinent. Le climatologue français Jean Jouzel, ancien vice-président du GIEC et signataire de la lettre, ne cache pas son énervement dans une entrevue accordée à Radio France internationale (RFI).

Issus de 43 pays, ces scientifiques sont pour la plupart du sixième rapport du GIEC publié en août 2021, référence scientifique mondiale sur le réchauffement climatique. Pour eux, la trajectoire du réchauffement n’est pas bonne du tout, y compris avec les nouveaux efforts promis par les États pendant cette COP. La température reste bien au-dessus de 2°C. Les auteurs laissent transparaitre leur désarroi face à la faiblesse des avancées qui s’annonce dans le document final de la COP26.

« Nous, climatologues, soulignons la nécessité d’actions immédiates, fortes, rapides, durables et à grande échelle pour limiter le réchauffement bien en deçà de +2°C et pour poursuivre les efforts pour le limiter à 1,5°C », comme prévu dans l’accord de Paris. « Des milliers de scientifiques du monde entier ont travaillé pendant plusieurs années pour publier ce rapport basé sur des preuves. » Mais, à leurs yeux, « l’évaluation la plus complète et la plus robuste de la façon dont le climat a changé par le passé et peut changer dans le futur, en fonction des décisions et des mesures prises aujourd’hui » n’est pas exploité à la mesure de ce qu’elle annonce. « La COP26 est un moment historique pour le destin du climat », écrivent-ils encore, alors que le raout mondial consacré à la planète devait laisser un goût d’inachevé pour de nombreux observateurs.

Avec 200 de vos confrères climatologues, vous signez une lettre. Quelle est la raison de cette colère ?

Le dernier rapport du GIEC a été adopté le 9 août dernier et effectivement, nous espérions que ses conclusions seraient vraiment prises en compte à cette conférence de Glasgow. Alors, elles le sont d’une certaine façon. En tout cas dans le document final, je crois que sa qualité et sa pertinence seront affirmées par les participants à la COP. Le problème c’est qu’il ne suffit pas de dire que le rapport du GIEC est pertinent, il faut aussi en tirer les conclusions.

Notre mission, c’est de donner aux décideurs politiques des éléments pour qu’ils puissent prendre leurs décisions. Nous constatons que les rapports sont lus et utilisés dans les textes [finaux d’une COP, comme l’Accord de Paris]. Quand on regarde ce qui est au cœur de la conférence climat, la neutralité carbone à horizon 2050, le GIEC dit que c’est une condition nécessaire pour espérer respecter l’objectif 1,5°C. Et on voit qu’il y a un certain nombre de pays qui se fixent cet objectif. La difficulté donc, c’est le fossé qu’il y a entre les objectifs affichés par les pays et la réalité. C’est vrai au niveau mondial, c’est vrai au niveau européen, c’est vrai dans notre pays.

Que manque-t-il alors ?

Ce qu’il faut maintenant, c’est passer à l’action. Et que nous disent les textes ? Eh bien, que pour limiter le réchauffement à 1,5°C, on n’a plus que dix années d’émissions au rythme d’aujourd’hui. Or, actuellement, nous allons vers une augmentation des émissions qui pourraient être de l’ordre de 15% d’ici 2030 avec les engagements nouveaux pris. On voit bien que les dix prochaines années sont essentielles. C’est maintenant qu’il faut agir, et non pas dans dix ans. Il y a vraiment un fossé entre cette réalité, l’annonce d’une augmentation des gaz à effets de serre au cours des dix prochaines années – et ce qu’il faudrait faire – cette neutralité carbone à horizon 2050 qui devrait se traduire par une diminution des émissions d’ici 2030 d’au moins 45%.

Vous vous inscrivez donc en faux par rapport à l’Agence de l’internationale de l’énergie (AIE), qui semble optimiste avec ses prévisions, il y a dix jours, de seulement 1,8°C de réchauffement ?

Cette projection faite par l’AIE n’est pour moi pas réaliste par rapport à ce qu’il se passe actuellement. Disons que ce n’est pas compatible avec l’augmentation des émissions qui est annoncée d’ici 2030. J’accorde plus de crédit aux dernières estimations [celles du Climate Action Tracker, NDLR] celle d’un réchauffement un peu inférieur à 3°C.

A vous entendre, on se dirige plutôt vers un échec de cette COP. Qui en porterait la responsabilité, selon vous ?

La responsabilité est celle des pays développés qui sont les plus émetteurs, là où la décision peut vraiment se prendre, et qui n’ont pas joué le jeu. Ils le jouent dans les textes mais pas dans la réalité.

A côté de l’objectif d’une diminution des gaz à effets de serre, il y a celui d’une aide promise aux pays en voie de développement à un niveau de 100 milliards de dollars chaque année pour lutter contre le réchauffement climatique et s’y adapter. C’est regrettable – et cela jette un froid sur ces négociations – que les pays développés ne soient pas en mesure de tenir cet engagement alors que vingt milliards de dollars qui manquent, ce n’est pas grand-chose par rapport à ce que ces mêmes pays ont mis sur la table pour lutter. Depuis cette promesse faite à Copenhague [COP15 en 2009], nous avions le temps de nous préparer collectivement.

Etes-vous frustré de la suite donnée à ce rapport qui, pour citer la lettre que vous cosignez, a demandé « des années de travail », près de 14 000 études épluchées, 1 300 pages… ?

J’ai commencé ma carrière en 1970. Nous savions déjà qu’il fallait limiter les gaz à effet de serre si nous voulions limiter le réchauffement climatique. Mais les émissions ont plus que doublé en cinquante ans : elles étaient de 27 milliards de tonnes en 1970, elles sont au-delà de 55 milliards actuellement. Donc c’est un peu un échec, oui.

Y a-t-il des avancées, tout de même ?

Oui, elles sont d’abord dans les textes, comme je le disais. Il y a certains accords sectoriels qui sont intéressants, comme sur la déforestation, le charbon, même s’ils ne sont pas assez ambitieux dans ce cas-là, sur les transports… Mais c’est l’image d’ensemble qui est intéressante à regarder. Et cette image, c’est des émissions qui vont augmenter de probablement 15% d’ici 2030. Et ça, par rapport aux conclusions du GIEC, ce n’est pas acceptable. En tout cas, ce n’est pas compatible avec l’objectif de l’accord de Paris de limiter le réchauffement climatique à 1,5°C et même probablement à 2°C.

(rfi.fr)

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