Sénégal : Le riz local face à la chute des prix mondiaux au cœur de la 30ème édition des « Mardi du BAME »

La compétitivité du riz sénégalais dans un contexte de recul des prix internationaux est au cœur de la 30ème édition des « Mardi du BAME », organisé, ce mardi 3 mars 2026 par l’Institut Sénégalais de Recherches Agricoles (ISRA) à Dakar. Chercheurs, décideurs publics et acteurs de la filière s’y penchent sur une question sensible : comment réduire la dépendance aux importations tout en protégeant les revenus des producteurs et le pouvoir d’achat des ménages ?

Un aliment central dans la sécurité alimentaire

« Le riz joue un rôle déterminant dans l’atteinte de la sécurité alimentaire dans de nombreux pays en développement. En Afrique de l’Ouest, il constitue l’aliment de base aussi bien en milieu urbain qu’en milieu rural », rappelle Ndèye Fatou Faye, chercheuse à l’ISRA.

A l’en croire, au Sénégal, la consommation moyenne atteint près de 88 kg par habitant et par an. La part du riz dans la consommation totale de céréales est passée de 24 % en 1990 à 40 % en 2018, traduisant une transformation profonde des habitudes alimentaires.

Pourtant, le pays reste importateur net. L’Inde, la Thaïlande et le Brésil figurent parmi les principaux fournisseurs du marché sénégalais. « En plus d’alourdir la facture des importations, cette dépendance expose le pays aux chocs des marchés mondiaux, tels que les hausses de prix et les restrictions à l’exportation », a souligné la chercheuse.

Une politique axée sur l’augmentation de l’offre

Pour réduire cette vulnérabilité, l’État a misé sur l’accroissement de la production locale : subventions aux intrants, développement de l’irrigation, investissements structurants et appui à la commercialisation.

Cette stratégie repose sur une hypothèse forte : les consommateurs substitueraient facilement le riz importé au riz local. Or, selon Ndèye Fatou Faye, cette équation est plus complexe. « Le riz local et le riz importé peuvent ne pas être de bons substituts, selon leur qualité et leur disponibilité. Les préférences varient selon les types de ménages. »

Des préférences différentes selon les milieux

Les travaux présentés montrent que le lieu de résidence influence fortement les choix de consommation.

Le riz brisé importé demeure très prisé, notamment en raison de la conviction largement répandue qu’il est mieux adapté au « ceebu jën », plat national sénégalais. Il représente environ 34 % des dépenses totales en riz des ménages.

Cependant, la situation diffère selon le milieu : en zone urbaine, le riz local entier (non brisé) capte la plus grande part des dépenses en riz tandis qu’en zone rurale, le riz brisé importé domine largement.

« Les ménages ruraux consomment beaucoup moins de riz local que les ménages urbains, principalement pour des raisons de disponibilité et de qualité », a encore précisé la chercheuse. L’accès à un riz local de qualité demeure limité dans certaines zones rurales, ce qui freine la substitution.

Une demande peu sensible aux variations de prix

Les estimations économiques livrent un autre enseignement majeur : la demande de riz local est faiblement sensible aux variations de prix. Autrement dit, même en cas de baisse ou de hausse des prix, les comportements de consommation évoluent peu.

« Les politiques de taxes ou de subventions auront probablement un impact limité sur l’orientation des consommateurs vers le riz local », analyse Ndèye Fatou Faye. En revanche, l’augmentation des revenus et l’urbanisation croissante pourraient favoriser une transition plus marquée vers le riz local.

De plus, les résultats montrent que le riz importé et le riz local ne sont pas substituables pour les ménages urbains et seulement faiblement substituables en milieu rural. Les consommateurs les considèrent donc comme deux produits distincts.

Chaîne de valeur : le véritable nœud du problème                             

Les débats des « Mardi du BAME » mettent en évidence que les contraintes se situent moins au niveau de la production qu’au long de la chaîne de valeur notamment sur la qualité hétérogène du paddy et du riz blanchi, l’insuffisances dans le décorticage et le calibrage, les coûts logistiques élevés et la faible structuration des circuits commerciaux.

Selon Ndèye Fatou Faye, « un meilleur accès à un riz local de bonne qualité pourrait modifier les préférences et accroître la substitution, notamment en milieu rural ».

Quelles pistes pour les politiques publiques ?

L’étude ouvre plusieurs perspectives à savoir investir dans l’amélioration de la qualité du riz local ; accroître la disponibilité de riz local brisé pour les consommateurs urbains et ruraux ; garantir un riz local entier de qualité dans les zones rurales et réduire les coûts de commercialisation vers les zones enclavées.

Concernant les importations, des restrictions ciblées pourraient produire des effets différenciés selon les préférences des ménages. Toutefois, toute mesure doit tenir compte des impacts sur le bien-être des consommateurs.

Entre souveraineté alimentaire et réalités du marché

Dans un contexte de baisse des prix mondiaux, la pression concurrentielle s’accentue. Mais les analyses présentées lors de cette 30ème édition des « Mardi du BAME » montrent que la compétitivité du riz sénégalais ne se joue pas uniquement sur le prix.

Elle dépend avant tout de la qualité, de la disponibilité et de l’adaptation aux préférences des ménages.

Au-delà de la conjoncture, c’est donc toute l’architecture de la chaîne de valeur qui doit être repensée pour consolider la souveraineté alimentaire du Sénégal, tout en préservant les revenus des producteurs et l’accès des ménages à un aliment devenu indispensable.

Moctar FICOU / VivAfrik


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