Claudio Celani, journaliste spécialisé dans des enquêtes économiques a pris le contre-pied de certains experts qui estiment que la réalisation du projet Transaqua risque d’entrainer des bouleversements géopolitiques sur le continent africain dans les années à venir.

Transaqua est considéré comme un projet aux allures de « complot international » dont le but est d’aller détourner les eaux du fleuve Congo pour alimenter le bassin du Lac Tchad, menacé de dessèchement, « complot » parce que le projet est à une phase très avancée des discussions entre plusieurs pays, milieux d’affaires et experts internationaux, discussions auxquelles la République démocratique du Congo n’a jamais été associée. C’est comme si, en tant qu’éleveur, vous apprenez par hasard que des gens dans le quartier organisent une fête, et que c’est votre chèvre qui sera mangée. À aucun moment, les organisateurs de la fête ne vous ont demandé si vous avez ou pas l’intention de donner votre chèvre. Ils viendront juste vous la prendre et aller la manger.

M. Celani qui dirige actuellement le bulletin stratégique de la revue EIR (Executive Intelligence Review) et qui travaille par ailleurs avec l’Institut Schiller depuis sa création ne partage pas cette idée de « complot international ».

Dans cette interview accordée à VivAfrik, le journaliste qui a suivi l’évolution du projet Transaqua depuis le début des années 90, c’est-à-dire au moment où il avait été arrêté à cause de la privatisation du groupe IRI, dont faisait partie l’entreprise Bonifica, affirme que « s’il y a un complot international, c’est celui visant à bloquer le projet Transaqua! »

Délégation de Bonifica lors de la Conférence d’Abuja

Vous avez récemment pris part à la conférence d’Abuja où le Projet Transaqua a été approuvé. Que vise ce projet ?

Le projet Transaqua a pour but de sauver le Lac Tchad de son extinction en le reconduisant à ses dimensions originelles d’environ 25 000 km². Il naquit d’une intuition de l’ingénieur Francesco Curato, un des plus grands agronomes italiens qui, lors des années 70, à la tête de Bonifica, travaillait pour de nombreux projets en Afrique. Curato a chargé Marcello Vichi, à cette époque, le poste de directeur pour les relations étrangères de Bonifica. Il était chargé d’étudier la destinée du projet et Marcello Vichi parvint, après de sérieuses études à la conclusion suivante : en prélevant un maximum de 8 % du débit totale du fleuve Congo, il serait possible de transférer jusqu’à cent milliards de mètres cubes d’eau chaque année par gravité, en créant des barrages artificiels sur les affluents de la rive droite du fleuve Congo et, à partir du Sud de la RDC, en les liant avec des canaux jusqu’à obtenir une voie d’eau d’une longueur estimée à 2 400 km.

Plus tard, l’idée est devenue quelque chose de plus qu’un projet de transfert d’eau, devenant une grande infrastructure de transport, de production d’énergie électrique et de développement agro-industriel dont tous les Pays impliqués, la RDC en première position, pourront bénéficier mais aussi avec l’ensemble de tous les pays voisins, qui auront à leur disposition une grande artère de liaison pour toute l’Afrique centrale.

Ceux qui appellent à une plus grande implication de la RDC dans les discussions sur le lac Tchad ont raison, mais je ne pense pas qu’il y ait une volonté d’exclusion de la part de la CBLT. J’ai la certitude que la CBLT tenait tout particulièrement à la participation de la RDC à la conférence d’Abuja et qu’elle a été très heureuse de la présence de M. Kalwele, qui a pris la parole lors de la séance plénière.

Je me souviens aussi que lorsque Bonifica promouvait le projet Transaqua dans les années 80, le président de la RDC a été parmi les premiers à être consulté et il a également été interviewé par la télévision italienne.

Quelles sont les raisons du rejet du projet Ubangi  à la conférence d’Abuja?

Le projet Oubangui de transfert d’eau (Ubangi Water Transfer) a été l’objet d’une étude de faisabilité conduite par la canadienne CIMA, société d’ingénierie, présenté au 14ème sommet des chefs d’état et de gouvernement de la Commission du Bassin du Lac Tchad, organisé à N’Djamena en d’avril 2012. L’étude explora la possibilité de transférer l’eau grâce à un barrage près de Palambo et un système de pompes, du fleuve Oubangui vers le Lac Tchad. La conclusion finale stipule que le projet est faisable seulement avec l’ajout d’un deuxième barrage près de Bria, plus en hauteur, sur un cours d’eau tributaire du Oubangui, identifié par CIMA comme la dernière station du projet Transaqua. Le barrage de Bria devrait permettre le transfert d’eau par gravité et une production additionnelle de puissance électrique nécessaire pour alimenter les pompes installées à Palambo. Le système combiné devrait coûter 14,5 milliards de dollars et devrait permettre le transfert d’un maximum de 3 400 mètres cubes d’eau par an, c’est-à-dire accroître la surface du Lac Tchad en l’élevant d’un mètre.

Un tel résultat fut jugé « insuffisant à rendre le Lac Tchad au Moyen Tchad ou à soutenir la continuation de l’irrigation autour du Lac Tchad » a indiqué le représentant de Mohammed Bila dans son discours d’ouverture lors de la conférence d’Abuja.

Certains observateurs estiment que le projet Transaqua est un projet aux allures de « complot international ». Qu’en dites-vous ?

Je pense que, s’il y a un complot international, c’est celui visant à bloquer le projet Transaqua! Dans les années 90, l’action promotrice de la part des structures italiennes fut arrêtée, il n’était pas possible d’exécuter une étude de faisabilité en raison des coûts élevés mais aussi en raison de la division du monde en Est et Ouest, qui s’est reflété sur la situation africaine. Au cours des années suivantes, grâce aux nouvelles technologies et au muté cadre international, c’est devenu plus facile de faire une étude de faisabilité, mais personne n’a jamais  bougée pour le promouvoir, bien qu’un tas de milliards ait été dépensé, par exemple par les institutions européennes, dans lesdites aides pour l’Afrique.

Interpellée à ce propos, la Commission européenne a soulevé des réserves de nature idéologique. Il y a quelques années, le professeur Romano Prodi fut chargé par les Nations Unies de s’occuper de la crise du Sahel et fit beaucoup de déclarations et assourdissantes annonces. Quand il fut interpellé publiquement sur le projet Transaqua, il répondit que « il n’y a pas de sous » pour le réaliser. Cela dit, sans parler de l’opposition décidée aujourd’hui encore constatée au sein de certaines puissances coloniales européennes aisément identifiables.

Si l’on regarde qui a promu le projet Transaqua pendant toutes ces années, on voit facilement qu’il s’agit d’actions héroïques de certains individus, comme le docteur Vichi, et d’organisations indépendantes, comme l’Institut Schiller, souvent contrastées par le soit disant establishment. De la partie des opposants on trouve les puissantes institutions financières, les puissances, une fois coloniales, la Commission européenne et certains intérêts économiques qui ont contribué à garder l’Afrique dans une condition d’exploitation et de sous-développement.

Si l’on me permet une dernière observation, l’idée de Transaqua naît dans le contexte d’une nouvelle politique inaugurée par l’Italie après la deuxième guerre mondiale par rapport à l’Afrique, empreinte d’une coopération pour un avantage mutuel. L’exemple plus brillant de cette nouvelle politique est la figure de Enrico Mattei, célèbre et bien aimé encore aujourd’hui dans beaucoup de pays africains, puisque pour la première fois quelqu’un offrit des conditions avantageuses pour l’exploitation de ressources naturelles de ce pays. L’Italie fut, dans ces années-là, le précurseur de la politique win-win inaugurée, il y a trois-quatre ans par la Chine, avec l’initiative dite « One Belt, One Road ».

Y a-t-il de risques écologiques liés au transfert des eaux des affluents de la rive droite du fleuve Congo vers le Lac Tchad ? Si oui, quelles sont les mesures prises ?

Une des taches de l’étude de faisabilité sera de voir s’il y a des risques écologiques liées à la réalisation du projet Transaqua. L’interrogation qui s’impose est d’évaluer la quantité d’eau à transférer mais aussi évaluer le nombre de personnes à soutenir dans la région du Sahel ? La population d’aujourd’hui ? Ou, en prévoyant la croissance démographique, une population accrue, doublée probablement ? Une fois cela établi, l’étude devra vérifier si Transaqua peut collecter et transférer de suffisants volumes d’eau et si l’ensemble du parcours est faisable totalement ou partiellement.

A ce point seulement on pourra vérifier l’impact écologique. Dire aujourd’hui qu’il sera zéro, cent ou mille % relève de la pure spéculation si cette évaluation n’est faite. Je le répète, l’impact écologique est un des buts de l’étude de faisabilité.

Quels sont les partenaires intervenant dans cette opération de transfert des eaux du fleuve Congo vers le Lac Tchad, menacé de dessèchement ? 

Nous devons saluer le grand engagement de la CBLT sous la direction de l’ingénieur Sanusi Abdullahi et du président du Nigeria Muhammadu Buhari, grâce à eux, on doit arriver, dans les dernières années, à un tournant qui permettra aux nouveaux partenaires de s’ajouter et contribuer à la bonne perspective pour le salut su Lac Tchad.

Premièrement, la CBLT a renoué les relations avec les auteurs du projet Transaqua et avec les nouveaux dirigeants de Bonifica, qui est maintenant une entreprise privée et qui a adhéré avec enthousiasme à  l’idée de relancer le projet. Mon ancien collègue Lawrence Freeman et moi, nous avons organisé une rencontre en 2015 à l’issue de laquelle la CBLT a rencontré Bonifica et PowerChina, cette dernière a approuvé l’accord de coopération.

PowerChina reconnut immédiatement la bonté du projet Transaqua et, riche de la grande expérience acquise avec des projets similaires en Chine (le barrage de Trois Gorges et le canal de 1 500 km qui conduit l’eau du Sud de la Chine à Pékin) a entrevit la faisabilité.

Bonifica et PowerChina ont signé un accord de coopération stratégique et ont ensemble présenté le projet Transaqua à la Conférence d’Abuja, soit dans une de ses sessions publiques, soit dans une réunion à huis clos entre les ministres de la CBLT.

En deuxième lieu, il faut ajouter la bonne nouvelle selon laquelle le gouvernement italien, contacté en 2017, a démontré un intérêt renouvelé pour l’initiative, certainement motivé par l’urgence du phénomène, du fort processus d’immigration. De cet intérêt a découlé la décision de donner 1,5 millions de dollars pour engager l’étude de faisabilité. La décision a été annoncée à la Conférence d’Abuja par l’ambassadeur Stefano Pontesilli.

Voilà les acteurs, dans la présente phase de l’étude de faisabilité. Une fois qu’elle sera accomplie, on ouvrira une phase complètement nouvelle, dans laquelle les nations africaines intéressées devront décider qui faire participer à l’œuvre de construction de la grande infrastructure. On souhaite que la RDC comprenne les bénéfices et avantages pour son économie et sa population (il suffit de penser aux nombreux postes de travail qui seraient créés) et qu’on réussisse à déclencher une coopération win-win entre l’Afrique, la Chine et l’Europe dans le domaine du travail pour le développement et pour des intérêts mutuels.

Propos recueillis par Moctar FICOU / VivAfrik

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