Laurent Bossard : « La ville est un laboratoire de l’Afrique de demain »

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D’ordinaire, il faut des livres ou des discours pour changer notre regard. Cette fois, c’est un site Internet qui vient révolutionner notre vision de l’Afrique urbaine. Lancé jeudi 22 novembre 2018 dans le cadre du huitième sommet Africités, à Marrackech, Africapolis.org arrive comme un outil majeur pour comprendre la ville africaine de 2018 et anticiper celle de 2050.

Réalisé conjointement par le Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest (CSAO) de l’OCDE et l’institut e-Geopolis, cet outil hors normes, qui cartographie au plus près le continent, est d’autant plus essentiel que « la transition urbaine sera en charge de la transition démographique », rappelle Laurent Bossard, le directeur du CSAO, pour qui « cette transition se passera plus ou moins bien selon que les villes et ceux qui les gèrent en auront la capacité ».

Depuis les années 1990, Laurent Bossard insiste donc sur la nécessité de mettre en place un véritable outil scientifique pour avoir une vue claire du présent et anticiper l’avenir. Dans cet entretien accordé à Maryline Baumard du site d’information le Monde Afrique, il analyse la force de cette innovation et les enjeux qu’elle permet d’aborder.

Nous sommes en train de vivre un basculement vers une Afrique majoritairement urbaine. Il y a cinquante ans, 20 % de la population du continent vivait en ville, aujourd’hui c’est près de 50 % et les 60 % seront atteints avant 2050. Non seulement cette croissance est rapide, mais en plus on a affaire à une puissance démographique jamais égalée. On parle bien ici de 40 % de 1,2 milliard de personnes… D’ici à 2050, la population africaine sera de 2,5 milliards de personnes. Sur les 1,3 milliard supplémentaires, 900 millions vivront en ville. Ce qui signifie que les villes vont absorber 70 % de la croissance démographique. Alors pour accompagner ce défi, il faut doter les politiques d’un tableau de bord qui leur permette de comprendre ce qui se passe sur leur territoire.

La ville crée d’importants chamboulements économiques. La croissance arrivera-t-elle par l’urbain ?

Un jour, un paysan m’a dit : « Une ville de 100 000 habitants, ce sont 200 000 repas quotidiens à préparer. » Et il avait raison. Il faut arrêter de penser que l’urbain se construit contre le rural, c’est faux et ce paysan l’avait compris avant bien des politiques. A la campagne, on produit sa nourriture et celle de sa famille. En passant à la ville, c’est fini, on ne cultive plus pour les siens et on a besoin d’acheter. Ce qui nécessite le développement de marchés, mais surtout d’une agriculture avec des rendements suffisants. En Afrique de l’Ouest, 90 % de la production agricole est écoulée sur le marché intérieur et cette économie alimentaire représente 260 milliards de dollars par an [228 milliards d’euros].

La ville, c’est déjà l’Afrique de demain, en somme…

C’est le lieu de toutes les transformations, une sorte de laboratoire de l’Afrique de demain, effectivement. C’est là que va s’opérer la transition démographique. La corrélation entre l’urbanité et la démographie n’est plus à démontrer. C’est un lieu où on accède plus facilement à l’école et où les idées circulent. Une fillette de 10 ans a beaucoup moins de risques de vivre une grossesse ou un mariage précoce en ville qu’à la campagne. Non seulement elle aura accès à l’éducation, mais en plus elle aura des exemples autour d’elles de femmes qui vivent différemment.

Qu’apporte Africapolis à la connaissance de l’Afrique urbaine ?

Africapolis, c’est la mise à disposition de l’Afrique – et de ceux qui travaillent avec elle – d’une information fiable couvrant l’ensemble des agglomérations urbaines. Pour l’heure, l’ONU s’arrêtait aux ensembles de plus de 300 000 habitants. Or nous sommes capables de dire que 97 % des villes africaines comptent moins de 300 000 habitants. Autant dire que 97 % du tissu urbain africain était sous les radars. Par voie de conséquence, l’image qu’on avait de l’urbanisation de l’Afrique était en décalage avec la réalité.

En fait, vous nous dites qu’on sous-estime l’Afrique urbaine…

Africapolis comble une lacune majeure en intégrant 7 225 petites villes et villes intermédiaires entre 10 000 et 300 000 habitants, qui hier n’étaient pas systématiquement répertoriées. Cela oblige à regarder différemment les villes africaines et le nombre d’Africains urbains.

Quand on pense « ville africaine », des images de mégapoles comme Lagos et ses 12 millions d’habitants nous viennent à l’esprit… La ville moyenne existe-t-elle en Afrique ?

Onze agglomérations ont plus de 5 millions d’habitants et représentent un total de 95 millions d’habitants. Mais on oublie que l’Afrique, c’est aussi 6 737 agglomérations de moins de 100 000 habitants, avec une population de 180 millions de personnes. Gérer l’urbanisation, c’est améliorer la gouvernance de quelques grandes villes, bien sûr, mais c’est aussi accompagner la croissance des villes moyennes, celles de 100 000 habitants. D’autant que leur nombre croit aussi très rapidement. Entre 2000 et 2015, il est passé de 4 700 à 6 700 : 2 000 de plus, ce n’est pas rien. Le seuil de population minimum utilisé par Africapolis pour considérer l’agglomération comme urbaine est de 10 000 habitants.

Les équipes qui travaillent à la création de ce site depuis des années ont-elles eu des surprises ?

Elles en ont forcément eu quelques-unes… Prenons l’exemple d’Onitsha, au Nigeria. On était supposé y trouver un million d’habitants, en fait c’est la troisième agglomération du continent avec 8,5 millions. Il s’y est passé en silence un phénomène très simple : toute une série d’autres villes se sont agglomérées autour de la ville initiale. Aujourd’hui elles se rejoignent. Même si le périmètre administratif de la ville d’Onitsha n’a pas changé, la vie quotidienne des gens est celle d’habitants d’une ville de 8,5 millions d’âmes.

Autre exemple, celui de Maputo-Matola, au Mozambique. Officiellement, Maputo et Matola sont toutes deux définies comme urbaines, mais traitées comme deux villes distinctes. Parallèlement, plusieurs unités administratives locales voisines sont officiellement rurales mais sont entièrement ou partiellement couvertes par la zone bâtie de l’agglomération de Maputo. En fait, dans la réalité, on a là encore affaire à une seule agglomération. La réalité de nombreux habitants de Matola, c’est qu’ils vivent dans la même agglomération, sans limite visible indiquant qu’une ville se termine et que l’autre commence.

Dans une Afrique qui va voir sa population multipliée par deux avant 2050, votre travail permet-il de comprendre comment se créent les villes ?

Oui, et c’est même une de ses vertus essentielles. En se concentrant sur l’environnement bâti, Africapolis aide à détecter certains des moteurs de la croissance urbaine en Afrique. Nos cartes permettent d’observer l’émergence de centaines de petites villes et la croissance de zones bâties, qui vont entraîner l’émergence de grandes agglomérations par l’absorption de petites localités, par la fusion et la densification d’un habitat rural.

Vous nous dites que les villes ne grossissent pas forcément sous l’effet de l’exode rural ?

Les villes se construisent par la jonction de trois phénomènes. La natalité en ville, d’abord, mais aussi la simple densification d’un habitat rural ou urbain préexistant et ce que l’on appelle l’exode rural. Quand les politiques rêvent de fixer les gens dans les campagnes, il ne s’agit donc que d’un mirage, car la ville vient aussi à ceux qui ne vont pas vers elle.

Dans le fond, qu’est-ce qu’une ville ?

Il n’existe pas de définition universelle ou généralement acceptée des villes ou agglomérations urbaines. La notion d’« urbain » est souvent confondue avec le sens de « ville ». Or la ville fait principalement référence à une unité politico-administrative dont les limites et le statut juridique sont définis par les gouvernements nationaux en fonction de critères, de contextes et d’objectifs administratifs, politiques et fonctionnels variés. Ces définitions varient d’ailleurs d’un pays à l’autre, ce qui pose un problème de comparaison et d’analyse de l’urbanisation entre pays. Rien qu’en Afrique, les critères les plus largement utilisés sont administratifs (25 pays), suivis des critères mixtes (15 pays) et numériques (13 pays, où la définition d’une ville va de 1 500 à 20 000 habitants).

Face à cette absence de définition commune, comment vos équipes ont-elles pu construire une cartographie unifiée du continent ?

La première étape a consisté à détecter les zones construites en continu, à partir d’images satellites et aériennes pour les données antérieures. Africapolis a estimé, avec d’autres avant elle, qu’il fallait une zone bâtie continue, sans rupture de plus de 200 mètres entre bâtiments et constructions, pour dessiner une agglomération. Ces bâtiments peuvent être résidentiels, industriels, administratifs ou des infrastructures telles que des routes, des ponts, des ports. Ensuite, les limites de la zone identifiée sont superposées avec une carte officielle du pays, sur laquelle s’appuient les statistiques nationales, en particulier les recensements de population.

Ces données du recensement remontent parfois à trente ans, mais plus souvent à une dizaine d’années. Ce recul temporel est important, car il permet de comprendre la dynamique à l’œuvre et d’observer le rythme de croissance d’un lieu. Africapolis restera une entreprise continue, fournissant des données et des preuves pour aider les villes et les gouvernements à rendre les zones urbaines plus inclusives, productives et durables. Nous continuerons à rechercher de nouveaux moyens, de nouveaux outils et de nouvelles données pour améliorer Africapolis et sa pertinence pour le continent africain.

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