Finance climat : le réveil tardif des grands investisseurs

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Les financiers et le monde économique en général semblent prendre davantage conscience des dangers du réchauffement climatique. Les annonces d’engagement en faveur du changement climatique et la mobilisation financière s’accélèrent.

Ces nouvelles dynamiques sont clairement basées sur une logique bien financière, en raison des risques grandissants que fait peser le changement climatique sur l’ensemble du système économique mondial. Dans le même temps, la rentabilité de telles actions commence à convaincre tandis que le coût de l’inaction, lui, ne cesse de grimper.

Et même si les organisations de défense de l’environnement sont toujours sur la défensive et que les experts redoutent que cette mobilisation ne soit pas suffisante, ou vienne en trop tard, une chose est sûre, elle est la bienvenue.

Intérêt croissant des banques et investisseurs

En septembre dernier, des banques gérant au total plus de 47 000 milliards $ d’actifs, soit le tiers des actifs industriels du monde se sont engagés à suivre les principes de la « banque responsable » visant à participer à la lutte contre le réchauffement climatique.

« Ces principes impliquent que les banques devront considérer l’impact de leurs investissements sur la société et pas seulement sur leurs portefeuilles d’actifs. Elles devront démontrer qu’elles font des progrès sur une durée de temps déterminée et celles qui ne respecteraient pas leurs engagements pourraient être dépouillées de leurs statuts de signataires », a expliqué Simone Dettling, la responsable de l’équipe banque à l’UN Environment Finance Initiative.

La Deutsche Bank, Citigroup et Barclays font partie des 130 institutions bancaires ayant rejoint le mouvement dans le but de se détourner des investissements dans les sources d’énergies fossiles et d’accompagner les pays et les entreprises dans l’action climatique.

Au titre des actions individuelles, BlackRock, le plus grand gestionnaire d’actifs au monde, avec un portefeuille de 7000 milliards $ d’actifs, a récemment affirmé que la durabilité est désormais son nouveau standard de réalisation des investissements. Un revirement pour le gestionnaire qui était jusqu’alors le plus grand investisseur au monde dans les sources d’énergies fossiles.

Sur le même ton, Goldman Sachs a annoncé, en décembre 2019, qu’elle ambitionne d’investir 750 milliards $ dans la lutte contre le réchauffement climatique, d’ici à 2030.

Des engagements qui devraient provoquer des effets boule de neige sur l’ensemble de la sphère économique mondiale, vu l’importance de leurs porteurs. Mais ces résolutions sont fondées également sur de solides arguments économiques.

Une transition conduite par la rentabilité économique

Si autant de banques et d’institutions financières se rejoignent, après des décennies d’alertes par les organisations environnementales et les scientifiques, ce n’est pas parce que leur sensibilité en faveur de la nature ou de la planète a augmenté. La raison est plus économique et plus cartésienne : ignorer le changement climatique coûte aujourd’hui plus cher que d’agir pour le contenir. En effet, comme l’affirme David Solomon le directeur exécutif de Goldman Sachs : « Ce n’est pas seulement l’urgence du besoin d’action qui nous a poussés à agir, mais également une solide analyse de rentabilisation des investissements. Cela me donne de l’espoir que nous pouvons y arriver et la conviction que les institutions financières peuvent jouer un rôle primordial ».

De même, dans sa lettre aux actionnaires, BlackRock affirme que le risque lié à la transition vers une économie à faible émission pourrait affecter la rentabilité à long terme des entreprises et donc une dépréciation des actifs gérés. Les actifs d’énergie fossile, tels que le charbon thermique, deviennent de moins en moins viables économiquement et demeurent vulnérables à la réglementation, en raison de leurs impacts sur l’environnement.

« En tant que votre responsable des investissements, BlackRock s’engage à vous guider dans cette transition et à construire un portefeuille d’actifs plus résilient au changement climatique. Parce que les options d’investissement durable ont le potentiel d’offrir de meilleurs retours sur investissement à nos clients, nous intégrons la durabilité dans nos facteurs de gestion des risques », a affirmé la compagnie.

Cependant, une chose demeure. Même si ces engagements sont les bienvenus, il n’existe pas encore de plans, ni d’horizon bien déterminés pour leur mise en œuvre. Pendant ce temps, la fenêtre de l’action se referme progressivement, pendant que les événements climatiques extrêmes s’accélèrent. Une combinaison qui pourrait rendre plus ardues les mesures déjà importantes à prendre.

L’ombre menaçante du « cygne vert »

Même en cas de réalisation de toutes les promesses et des engagements faits, le risque est réel que les efforts ne soient pas suffisants, en tout cas à leur échelle actuelle. En effet, selon la Banque des règlements internationaux (BRI, dont le siège est en Suisse), considérée comme la banque centrale des banques centrales, les événements climatiques extrêmes seront probablement à l’origine d’une prochaine crise financière dévastatrice. Une hypothèse qui a été dénommée le « cygne vert », en référence au concept de cygne noir développé au début de la crise des subprimes aux Etats-Unis.

Dans son rapport relatif au concept, la BRI affirme : « Les cygnes verts ont pour particularité d’être bien plus dangereux que les cygnes noirs… La complexité d’une crise engendrée par le changement climatique est bien plus élevée, avec toute une série de réactions en chaîne et d’effets en cascade associés, qui peuvent engendrer des dynamiques environnementales, géopolitiques, sociales et économiques, fondamentalement imprévisibles ».

L’institution recommande aux banques centrales d’avoir un rôle proactif pour enclencher les changements politiques nationaux et internationaux nécessaires à la dynamique de la transition. Entre autres mesures, les banques centrales devraient prendre en compte les critères de développement durable établis par l’ONU afin d’investir dans la finance verte.

Pour les banques telles que la Deutsche Bank, l’économie mondiale arrivera bientôt à un point où il faudra faire d’importants compromis économiques et personnels afin d’atteindre les objectifs que l’on s’est fixés.

« Le problème pour le lobby environnemental est qu’un monde sans croissance économique peut créer un contrecoup préjudiciable contre de telles politiques climatiques. Néanmoins, le problème avec le statu quo est que les dommages irréversibles à notre planète vont augmenter », a prévenu l’institution allemande.

Un Forum économique de Davos axé sur la question climatique

Le 50ème Forum économique mondial, qui s’est tenu à Davos en janvier, a placé la crise climatique au cœur de ses discussions. Le « Global Risks report » publié par le Forum classe en effet le risque environnemental parmi les cinq principales menaces pour l’économie mondiale. « Le paysage politique est polarisé, le niveau des mers monte et les incendies liés au climat font rage. C’est l’année où les dirigeants mondiaux doivent travailler avec toutes les composantes de la société pour réparer et donner la vigueur à nos systèmes de coopération, pas seulement pour le court terme, mais pour s’attaquer aux risques profondément enracinés », a affirmé Borge Brende, le président du forum.

 Un discours qui ne convainc pas tout le monde. « A chaque fois que la question écologique monte dans l’opinion publique, on la retrouve dans le Global Risks. Davos a déjà mis l’environnement en tête de ses priorités en 2014 et 2015. Mais rien n’a changé à la suite de ces rapports », a souligné dans les colonnes de l’Express, Maxime Combes, économiste et porte-parole de l’organisation Attac. Avant d’ajouter : « Il y a des impacts climatiques directs qui peuvent modifier le fonctionnement actuel du capitalisme. Mais les organisateurs de Davos considèrent qu’il suffit de modifications à la marge des outils et mesures qu’ils portent depuis plus de vingt ans pour résoudre ce qu’ils ont contribué à faire émerger. Les pyromanes d’hier, peuvent-ils devenir les pompiers qui éteindront le feu ? »

(Ecofin Hebdo)

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