La blockchain dans l’agroalimentaire, entre espoirs et interrogations

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Par Michel Bourdoncle

La blockchain sera-t-elle une technologie d’avenir disruptive ou porteuse seulement de fausses promesses ? Révélée au grand public à travers les cryptomonnaies, elle fait l’objet aujourd’hui de multiples expériences dans de nombreux domaines,  y compris dans l’agroalimentaire. A partir d’une note publiée par le Centre d’études et de prospectives du ministère français de l’Agriculture, voici un tour d’horizon des utilisations possibles dans l’agriculture et l’alimentation, de son intérêt et de ses limites.

La blockchain aurait la capacité de garantir l’intégrité et la cohérence de base de données de toute nature qui rend inutile l’appel à des tiers de confiance (organismes de certification, auditeurs, notaires, banques, etc.). Elle permettrait de constituer des registres transparents et fiables, capables d’enregistrer des informations utiles à leurs utilisateurs de manière vérifiable et inaltérable, selon la note ministérielle.

Dans la chaîne alimentaire un premier domaine d’application de la blockchain est financier et logistique ;  elle réduit le nombre d’intermédiaires.  Ainsi, les contrats intelligents » permettent aux utilisateurs de programmer à l’avance l’exécution d’une transaction de façon automatique, sans intervention humaine, en fonction de critères prédéfinis (par exemple : versement d’une indemnité d’assurance récolte après vérification photographique envoyée par smartphone). Ici, la blockchain facilite la gestion, réduit les frais d’expertise et permet de verser les indemnisations plus rapidement.

Commerce international, certifications, traçabilité…

Dans le commerce international, la blockchain facilite les transactions  commerciales  pour garantir par exemple la sécurité sanitaire et prendre en compte les certificats phytosanitaires, sans avoir  recours à des  organismes tiers de certification. Ainsi, fin décembre 2016, la start-up australienne AgriDigital a réalisé une première transaction physique par blockchain de matières premières agricoles, en l’occurrence du blé, ce qui a permis  également d’accélérer et de simplifier les paiements aux agriculteurs. Autre exemple, le négociant Louis Dreyfus, la Société générale, ABN Amro et ING ont réalisé fin 2017 un test grandeur nature sur une livraison de soja des  Etats-Unis à la Chine, en utilisant la technologie blockchain. Les quatre entités ont assuré qu’elles avaient divisé par cinq le temps de traitement administratif.

En agriculture, une autre application potentielle concerne les registres d’animaux, de plantes ou de terres. La blockchain peut améliorer l’identification et l’enregistrement des terres pour pallier les registres fonciers souvent fragiles et imprécis.  Dans les pays en développement par exemple, la défaillance des registres fonciers a de lourdes conséquences sur l’économie agricole, puisque l’instabilité des droits de propriété n’incite  ni à investir, ni à développer la production.  Le Honduras et le Rwanda, par exemple, travaillent actuellement à des registres cadastraux utilisant la technologie blockchain, notent les auteurs.

Grâce à la blockchain, il est possible d’apporter des informations fiables sur des qualités non observables des produits, comme la performance environnementale qui nécessite de fournir des garanties sur les pratiques agricoles.  Dans le cadre de la Politique agricole commune, la  blockchain pourrait être utilisée pour conditionner les paiements aux agriculteurs  pour les services environnementaux rendus et la réalisation de certaines tâches : plantations d’arbres, réalisation de bandes enherbées à proximité des cours d’eau, etc.

Un autre domaine d’application prometteur est l’utilisation de la blockchain pour mettre en place la traçabilité dans les filières agroalimentaires. Aux Pays-Bas, l’université de Wageningen a publié en décembre 2017 les résultats encourageants d’une expérience  réalisée avec un partenaire privé, pour garantir l’origine et la qualité d’origine biologique d’un raisin sud-africain. Une start-up  londonienne Provenance a expérimenté la traçabilité du thon pêché en Indonésie puis a étendu cette démarche à d’autres produits de la pêche.

La grande distribution s’y met

Sur une plus grande échelle, IBM s’est associé à la chaîne de distribution américaine, Walmart, pour garantir la traçabilité du porc en Chine et de la mangue au Mexique. L’expérience ayant été concluante,  la filiale d’IBM, IBM Food Trust, travaille maintenant avec d’autres grands groupes mondiaux de l’agroalimentaire comme Nestlé, Unilever, Dole, etc. La technologie blockchain leur permet de partager des informations sur leurs produits  et de les suivre le long de la chaîne de transformation (lieu de naissance,  de production et d’abattage pour les animaux, les processus de production,  données d’usine, dates de préemption, températures de conservation, etc.). En France, Carrefour a effectué un premier essai en 2018 en appliquant la technologie blockchain au poulet fermier d’Auvergne depuis les accouveurs jusqu’à la distribution en passant par les fournisseurs d’aliments du bétail, les éleveurs, les abatteurs… Quelques mois plus tard le distributeur a annoncé rejoindre IBM Food Trust afin d’accroître le nombre de produits certifiés par cette technologie.

Si le potentiel est vaste, la technologie blockchain en reste encore au stade de l’expérimentation, observe la note ministérielle. Actuellement, ce sont  des acteurs privés (entreprises de distribution, d’agroalimentaire, de logistique, etc,) et des établissements publics (agences environnementales, instituts de recherche) qui s’associent et développent différents types de partenariats.

En tout cas, si l’engouement reste fort, pour les auteurs de l’étude, il s’est atténué, ces dernières années. Le discours n’est plus celui d’une « solution miracle ». La tendance actuelle est plutôt à la prise de recul, afin d’analyser les avantages et les inconvénients des applications possibles de la blockchain. Il s’agit surtout de distinguer les situations  dans lesquelles la blockchain a une véritable valeur ajoutée, de celles où les systèmes classiques sont tout à fait suffisants, voire plus performants.

La blockchain suscite quelques réserves

Selon des économistes de l’Université de Princeton aux Etats-Unis, le processus décentralisé des blockchains demeure relativement lent. Ils estiment par exemple que la blockchain ne peut aujourd’hui rivaliser avec le rythme de transactions des systèmes de type « cartes de crédit » (7 transactions possibles par seconde pour le premier, contre 2000 en moyenne pour le second selon les experts). En outre, la technologie blockchain est très consommatrice d’énergie, ce qui pour certains la rend incompatible avec la trajectoire  écologique souhaitée dans de nombreux pays, à moins de progrès substantiels en matière d’efficacité de calcul.

En agriculture et agroalimentaire, les blockchains actuellement en expérimentation ou en développement sont relativement simples et limitées.  Un obstacle  majeur à leur développement dans ce secteur  est la nécessité d’établir un lien avec le monde physique. Si la blockchain permet d’assurer l’intégrité des données enregistrées, cela ne signifie pas qu’elle assure effectivement la véracité de ce qui est introduit. Dans l’étude conduite par l’université de Wageningen sur la traçabilité du raisin de table biologique sud-africain, ce problème a  été identifié par les parties prenantes impliquées dans l’expérimentation.

La blockchain n’empêche pas les fraudes tout au long de la chaîne sur l’origine géographique ou sur les pratiques agricoles garantissant l’absence de pesticides. Les chercheurs en concluent que la blockchain ne pourra seule faire disparaître  les fraudes, mais qu’elle pourra contribuer à réduire leur occurrence. L’ajout d’autres technologies, également en développement, pourrait faciliter les échanges entre mondes physique et digital : objets connectés, connections des blockchains à des capteurs dans l’agriculture de précision, aux codes-barres des produits labellisés par exemple…

Foisonnement d’initiatives

Pour l’instant, on assiste en agriculture et alimentation à un foisonnement d’expériences pilotes, impliquant une multiplicité d’acteurs, de formats, de protocoles. Il en résulte un paysage fragmenté, ne permettant pas aux différentes applications de communiquer entre elles. Ce foisonnement est classique quand une nouvelle technologie apparaît, avant qu’un standard ne s’impose. Pour de nombreux observateurs, la blockchain pourrait rester dans un premier temps une technologie interne aux entreprises, à petite dimension. Son déploiement pourrait prendre des décennies avant d’atteindre une large utilisation à l’instar des protocoles internet nés en 1973 qui ont mis une vingtaine d’années avant de s’imposer.  Sans parler des coûts que cette technologie engendrera  pour une utilisation à grande échelle.

A ce stade, le principal sujet sur lequel les Etats regardent avec intérêt l’introduction de la blockchain  dans le secteur agricole et alimentaire est la contribution qu’elle peut apporter à la traçabilité des produits et à la mise en œuvre des contrôles.  Quoi qu’il en soit, à mesure de son développement, l’utilisation de la blockchain dans l’administration publique devrait bouleverser certaines approches et pratiques traditionnelles en matière de contrôle, d’audit, de certification et de normalisation des produits agricoles et alimentaires.

A plus long terme, le développement de la blockchain ne sera pas neutre sur le fonctionnement de l’économie agroalimentaire et il appartiendra à l’Etat d’y veiller, notent les auteurs de l’étude. D’abord pour éviter les risques associés à cette nouvelle technologie (économie souterraine, évasion fiscale…). Surtout pour fournir un nouveau cadre juridique et réglementaire. La technologie blockchain risque de faire basculer les marchés vers des directions incertaines : nouveaux entrants proposant de nouveaux processus de production et de traçabilité, stimulant ainsi la concurrence, ou au contraire rapprochement entre acteurs de l’alimentation et du secteur digital, renforçant des avantages concurrentiels et les positions dominantes. Dans quel sens ? On l’ignore encore.

La blockchain, définition

Selon Blockchain France, la technologie blockchain peut se définir comme « une méthode ouverte et sécurisée de stockage et de distribution d’informations, qui fonctionne sans serveur central. Par extension (…) une base de données contenant les enregistrements de chaque transaction, effectuée entre ses utilisateurs depuis sa création. Il s’agit d’une base de donnée sécurisée et distribuée qui est gérée par les différentes parties sans intermédiaire, permettant à chaque utilisateur de vérifier la validité de la chaîne ».

Michel Bourdoncle, Journaliste, rédacteur en chef de l’agence Actu-Agri et ancien rédacteur en chef des Marchés de 1995 à 1999.                          

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