En Inde, la révolte paysanne démontre un système agricole dans l’impasse

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Ils sont des dizaines, sûrement des centaines de milliers. Depuis trois semaines, les agriculteurs indiens encerclent New Delhi. Venus des États voisins du Pendjab, de l’Haryana ou de l’Uttar Pradesh, ils se livrent à un siège de la capitale, alors que la police continue à leur en interdire violemment l’entrée. « Je n’ai jamais vu un tel mouvement social », dit à Reporterre Surya Prakash, secrétaire général du syndicat All India Central Council of Trade Unions (AICCTU). « Les agriculteurs bloquent les entrées de la ville et s’organisent pour tenir des semaines. » Avec une dizaine d’autres syndicats majeurs et de nombreuses unions agricoles, l’AICCTU a participé mardi 8 décembre à une grève générale en soutien aux fermiers. La deuxième en deux semaines.

Les raisons de cette gigantesque colère ? Trois lois adoptées par le gouvernement  de Narendra Modi sous le nom de Farms Bills, qui engagent une profonde libéralisation du secteur agricole. Elles ouvrent la possibilité aux agriculteurs d’acheter et vendre en dehors des marchés régulés par l’État, appelés mandis. Elles facilitent et assouplissent les contrats entre fermiers et acteurs privés. Elles retirent enfin céréales, légumineuses, huiles alimentaires et oignons de la liste des biens essentiels, qui encadrait les prix et volumes d’achats de ces denrées.

Objectif affiché : « libérer » le secteur agricole du carcan de l’État, attirer les investissements étrangers et permettre aux agriculteurs de dégager des revenus supplémentaires en ouvrant de nouveaux marchés. Mais ces derniers ne croient pas à ces belles promesses. Pour de nombreuses unions agricoles et défenseurs des paysans, le peu de régulations dont bénéficiaient les agriculteurs est simplement supprimé pour les livrer à la mainmise du marché.

« Ces lois vont uniquement dans le sens des géants de l’agroalimentaire », dénonce P. Sainath, journaliste et fondateur de la plateforme d’information People’s Archive of Rural India. « Ils peuvent désormais acheter autant de stocks qu’ils veulent. Les fermiers ne peuvent plus contester leurs contrats devant les cours civiles. Cela ouvre la voie à toutes les manipulations de cours. » Pour Kavitha Kuruganti, présidente de l’Alliance for Sustainable & Holistic Agriculture, « ces lois vont affranchir le marché des MSP [Minimum Support Price, des prix d’achat garantis par l’État, notamment sur riz et blé] et ne peuvent qu’aggraver la situation des fermiers ».

Jour après jour, la crise s’amplifie. Les images de la police repoussant les fermiers au canon à eau par ces températures hivernales exacerbent l’opinion publique. Les manifestants qui entourent la capitale demandent le retrait des lois et les tentatives de dialogues échouent les unes après les autres. La pression monte sur le gouvernement Modi, alors que plusieurs membres du parti démocrate étasunien ont apporté leur soutien aux fermiers. Des rassemblements en solidarité ont eu lieu aux États-Unis ainsi qu’au Canada.

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