Vanessa Nakate : le nouveau porte-voix africain de la justice climatique

0

Date : 13 novembre 2021

Source : Ecofin

Auteur : Servan Ahougnon

Pour certains médias, elle est la « Greta Thunberg africaine ». Pourtant, l’Ougandaise a son propre parcours qui fait d’elle, à bien des égards, un profil tout à fait unique dans la lutte pour les questions environnementales.

Depuis quelques semaines, et encore plus depuis le début de la Cop26, l’Ougandaise Vanessa Nakate occupe la une de nombreux médias internationaux. Pourtant, il y a quelques mois, c’est en l’ayant occultée, lors du recadrage d’une photo où elle posait avec plusieurs activistes pour la justice climatique que l’agence de presse américaine Associated Press (AP) a mis la jeune femme sur le devant de la scène. Occultée, plus pour faire de la place à une Greta Thunberg plus célèbre, que par racisme selon les défenseurs de l’agence, l’Ougandaise est devenue presque incontournable lorsqu’on évoque l’Afrique et les changements climatiques. Avec son portrait en une du magazine Time, parmi les « championnes de l’éducation », elle fait partie de la liste des 100 personnalités à suivre en 2021, réalisée par le média.

Stupéfiant lorsqu’on considère que jusqu’en 2018, l’intéressée ne se préoccupait absolument pas des questions liées à l’environnement et au climat.

La transfiguration d’une étudiante timide et réservée

Pour ceux qui la connaissent depuis plus longtemps que le grand public, l’Ougandaise est bien différente de la Vanessa Nakate, d’il y a quelques années. A la voir mener des manifestations et s’exprimer devant des foules favorables ou hostiles à son discours, on a du mal à s’imaginer qu’il y a encore quelques années, la jeune fille était plutôt timide et réservée. Lorsqu’elle était écolière, elle redoutait de se lever pour prendre la parole devant sa classe et l’engagement pour le climat ne l’intéressait pas encore. Mais de l’engagement, il y en avait déjà dans sa famille. En effet, l’Ougandaise est née le 15 novembre 1996, à Kampala.  « Mon père faisait partie du Rotary Club de Bugolobi [un quartier de Kampala, Ndlr]. Il participait à des activités comme fournir des équipements sanitaires aux différentes communautés », raconte-t-elle.

Mais de climat, jamais elle n’en avait discuté avec lui. Son intérêt pour ce sujet partira d’une discussion avec un de ses oncles. Il lui explique un jour que les agriculteurs ougandais, qui n’ont que les pluies comme principal moyen d’irrigation, étaient désespérés face aux récents phénomènes météorologiques, notamment les sécheresses et les inondations. L’information attire l’attention de la jeune fille sur un évènement qu’elle a vécu quelques jours plus tôt. Des pluies torrentielles avaient inondé une rue, empêchant son taxi de l’emmener à l’église. Elle découvre, quelques heures plus tard dans le journal du soir, qu’une jeune femme avait failli se noyer au même endroit.  Elle apprend également que l’augmentation de la fréquence des phénomènes météorologiques extrêmes est liée aux changements climatiques et à la pollution. Apeurée, elle décide alors d’agir.

Dans le sillage de Greta Thunberg

« En 2018, j’ai commencé à essayer de comprendre pourquoi les communautés autour de moi faisaient face à une multiplication des événements climatiques extrêmes, comme les inondations, les sécheresses, les glissements de terrain… J’avais bien sûr entendu parler du changement climatique en classe de géographie, au lycée, mais d’une manière générale. Il n’était pas question des impacts dans un pays comme l’Ouganda. Je ne savais même pas que l’Accord de Paris sur le climat de 2015 existait et que des négociations internationales se poursuivaient. Ce que j’ai découvert m’a donné envie de faire quelque chose », raconte Vanessa Nakate.

C’est en cherchant des moyens de s’engager pour lutter contre la pollution et l’émission des gaz à effet de serre qu’elle découvre Greta Thunberg. La jeune suédoise, devenue célèbre, lançait à cette époque le mouvement « Fridays for Future » où des étudiants faisaient des grèves pour attirer l’attention sur les problèmes climatiques.

« Inspirée par Greta Thunberg »

Pour Vanessa Nakate, c’est un moyen parfait de commencer sa lutte.  Elle se lance dans une grève individuelle devant le Parlement, avant que ses cousins, puis des amis ne la rejoignent. Depuis, l’étudiante n’a plus mis pied à l’université, un vendredi. Elle réclame que son pays vote des lois qui protègent l’environnement. Au début, elle ne sait pas grand-chose de la cause, mais inspirée par Greta Thunberg et son fameux « How dare you », elle se lance quand même. « Lorsque j’ai commencé à militer, je ne savais pas grand-chose de l’impact de la viande et des produits laitiers. Je ne savais pas grand-chose de l’impact de l’aviation, du pétrole ou du charbon sur le climat. Je savais juste que la crise climatique provoquait des inondations et des sécheresses, mais je n’avais aucune idée des causes spécifiques de l’augmentation des émissions mondiales. C’est quelque chose que j’ai appris en continuant à militer », confie-t-elle.

Sa quête de savoir changera également son caractère. « J’aimais la solitude, être seule la plupart du temps. Et même jusqu’à aujourd’hui, c’est toujours quelque chose que j’aime. C’est difficile à expliquer, mais c’est comme si lorsque je fais du militantisme, j’étais une personne différente. Je peux trouver ma voix plus facilement que si j’ai une discussion normale avec quelqu’un », explique-t-elle.

Au fil de ses découvertes, la jeune ougandaise devient plus révoltée, plus présente sur les réseaux sociaux. Sa grève rameute plus de personnes. Vanessa Nakate lance alors, avec d’autres enthousiastes, le mouvement « Rise up ». « J’ai lancé un projet pour installer des panneaux solaires et des poêles écologiques dans les écoles. Depuis, nous avons fait des installations dans six écoles et je suis très heureuse de dire ça. Avec ce projet, nous avons rendu ce type d’énergie accessible », raconte la jeune militante. Son travail est remarqué et lui permet d’être invitée à des évènements dédiés à la lutte pour le climat hors de son pays. Mais si elle est bien connue en Ouganda, et même dans le cercle des activistes africains pour le climat, à l’extérieur du continent, son visage est encore peu connu.

Sa première prise de parole à un évènement public se déroule à Kampala, au Rotary Club de Bugolobi, son quartier. Son engagement est vite remarqué au point de lui faire obtenir, en décembre 2019, une invitation à prendre la parole à la COP 25 de Madrid. Un mois après, elle est invitée en Suisse pour participer au Forum économique mondial, connu sous le nom de Forum de Davos. Durant cet évènement, aux côtés d’une vingtaine d’autres jeunes du monde entier, elle rédige une lettre pour appeler les entreprises, les banques et les gouvernements à arrêter les investissements dans les énergies fossiles. Elle en profite pour poser sur une photo, aux côtés de Greta Thunberg, qui l’a inspirée, et de deux autres activistes. Seulement, lorsque l’Agence Associated Press publie la photo, Vanessa Nakate est coupée.

« Pour la première fois de ma vie, j’ai saisi ce que veut dire le mot racisme », raconte la militante. D’autres agences se trompent en essayant de l’identifier sur la photo et confondent Vanessa Nakate avec l’activiste zambienne Natasha Mwansa. La jeune fille timide qu’elle était, quelques années auparavant, n’aurait sûrement pas réagi. Mais Vanessa Nakate a changé. Elle apostrophe AP et les défenseurs de l’acte sur Twitter dans une vidéo où sa colère et son indignation sont palpables. Depuis cet incident, sa notoriété ne cesse de grimper en flèche.

La voix qui réclame la justice climatique pour l’Afrique

Dès le début de cette COP26, Vanessa Nakate a exhorté les pays développés à éviter les discours creux pour se lancer dans des actions concrètes. Pour elle, il ne s’agit pas seulement d’aider les pays en développement à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre. Les pays riches doivent mobiliser de l’argent pour compenser les préjudices subis par le continent africain qui subit d’effroyables conséquences des changements climatiques alors qu’il n’a participé qu’à 4% des émissions.

« D’ici à 2030, on estime que jusqu’à 118 millions de personnes extrêmement pauvres seront exposées à la sécheresse, aux inondations et aux chaleurs extrêmes en Afrique, si des mesures adéquates ne sont pas prises », a déclaré Josefa Leonel Correia Sacko, commissaire à l’économie rurale et à l’agriculture de la Commission de l’Union africaine, dans l’avant-propos du rapport sur « l’Etat du climat en Afrique en 2020 », publié le 19 octobre.

La COP 26 s’achève ce 12 novembre, 3 jours avant les 25 ans de la jeune militante ougandaise, mais pour elle le temps presse déjà. Avec les retombées du réchauffement climatique, qui continuent de frapper l’Afrique, 2030 ne parait pas si lointain. Vanessa Nakate est de plus en plus active, multiplie les alertes et fait même partie, dans son pays, d’un groupe d’activistes chargé de suivre l’avancée du projet de loi contre le réchauffement climatique actuellement discuté au Parlement ougandais.  Pour elle, tout le continent doit se mobiliser. « Dans toutes les parties du continent, les jeunes s’expriment et ils ont besoin qu’on les écoute et qu’on relaie leur message : Elizabeth Wathuti du Kenya, Adenike Titilope Oladosu du Nigeria, Roseline Isata Mansaray de la Sierra Leone, Veronica Mulenga de la Zambie, Kaossara Sani du Togo, et tant d’autres… Les jeunes Africains font déjà assez, ils se mobilisent. Et j’appelle tous ceux qui ne l’ont pas encore fait à nous rejoindre », exhorte-t-elle.

Il y a quelques semaines, la militante a lancé les ventes en librairie de son livre « Une écologie sans frontières ». Pour elle, le monde doit se battre et investir dans la justice climatique. « La justice doit permettre que chacun puisse satisfaire ses besoins essentiels. Cela peut concerner l’accès à la nourriture, à l’eau, à la santé… autant de domaines bouleversés par le dérèglement climatique. Si nous voulons traiter la question climatique de manière équitable, il faut aller au-delà des solutions technologiques, ne pas parler seulement d’énergies renouvelables, de véhicules électriques… mais veiller à ce que les populations les plus fragiles ne soient pas davantage marginalisées ». Les actions concrètes qui vont dans ce sens se font encore attendre. Mais pas question pour Vanessa Nakate de perdre espoir. « Je dois garder espoir. C’est la seule façon de continuer à avancer. C’est ce qui me permet de penser que le futur que nous voulons est non seulement nécessaire, mais il est possible. Partout dans le monde, des jeunes se lèvent pour réclamer des actes et je sais que si demain je n’ai pas la force d’organiser une grève, un ou une autre le fera », philosophe l’Ougandaise.