Minage en eaux profondes : « on ne peut pas parler d’exploitation durable, de toute façon »                   

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Depuis plusieurs années, des Etats se sont lancés dans une exploration des fonds marins, immensément riches en métaux précieux, bientôt techniquement prêts à être exploités. Une nouvelle industrie qui viendrait troubler le monde du silence, pourtant capital dans la régulation du climat. Le One Ocean Summit, organisé à Brest en France du 9 au 11 février 2022, doit poser des jalons d’une régulation de l’océan pour mieux le protéger… et l’exploiter « durablement ». Pierre-Marie Sarradin, chimiste et spécialiste des écosystèmes des fonds marins à l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (IFREMER) a profité de l’entretien accordé à Radio France internationale (RFI) éclairer les enjeux miniers de cette exploitation.  

Les ressources des fonds marins suscitent une convoitise grandissante, comme alternative aux mines terrestres. Que trouve-t-on dans ces abysses et dans quelle zone du globe ?

Cet intérêt pour les ressources minérales sous-marines remonte en fait aux années 1960, avec un intérêt plus particulier pour les nodules polymétalliques (découverts en 1868). Ces nodules ont la forme de petites pommes de terre d’une dizaine de centimètres de diamètre. Ils sont formés par la précipitation de métaux présents dans l’eau de mer au cours de milliers d’années. Ils contiennent donc des métaux comme le manganèse, le fer, le cuivre, le nickel, le cobalt, ainsi que des terres rares comme le lithium.

On trouve ces nodules dans de vastes plaines abyssales, très profondes : entre 3000 et 5000 mètres. Actuellement, la zone la plus étudiée, où il y a le plus de contrats d’exploration, est la zone de fracture de Clarion-Clipperton, dans le Pacifique.

Deuxième type de ressource : les suflures hydrothermaux (ou polymétalliques). Cette fois, on se situe au niveau des dorsales océaniques où des sources hydrothermales éjectent un fluide enrichi en métaux qui vont, au cours de millions d’années, retomber et former des sulfures massifs. Et là, on a des enrichissements en fer principalement, avec du zinc, du cuivre et des métaux rares comme l’or, l’argent, l’indium et le germanium. Les sulfures forment des massifs peu importants de l’ordre du km² seulement. On trouve ces gisements entre 800 et 5000 mètres de profondeur.

La dernière ressource, ce sont les encroûtements cobaltifères qu’on va retrouver sur les monts sous-marins. Ces plaques de quelques centimètres d’épaisseur se forment dans des zones de courants qui vont apporter ces métaux. Ces croûtes se trouvent entre 400 et 4000 mètres de profondeur et sont composées de manganèse, de cobalt ou de platine de tellure, de titane ou de tallium. C’est la ressource la moins explorée et pour l’exploiter, il faudrait arracher ces plaques à ces monts sous-marins.

Trois types de structures géologiques sont favorables pour les ressources minérales. © Ifremer

Ces minéraux sont précieux à la fois pour nos besoins de consommation actuelle mais aussi pour assurer la transition énergétique…

C’est le grand paradoxe. Tous ces métaux sont essentiels pour la fabrication des appareils électronique : téléphones portables, ordinateurs, batteries, semi-conducteurs… Mais on a aussi besoin d’aller exploiter les grands fonds – c’est une des solutions du moins – pour  assurer la transition énergétique et lutter contre le changement climatique, pour la construction d’éoliennes, de batteries de voitures électriques, de panneaux photovoltaïques…

Quels sont la place de la France et le rôle de l’Ifremer dans cette nouvelle ruée vers l’or ?

La France fait partie des pays pionniers dans l’exploration, des nodules en particulier, dès les années 1970-80, dans la zone de Clarion-Clipperton. On était également les premiers à avoir demandé un contrat d’exploration de cette zone à nodules, il y a plus de quinze ans.

L’Ifremer gère, pour l’Etat français, les deux contrats d’exploration que la France possède : le premier sur la zone pacifique Clarion-Clipperton [au sud-est d’Hawaï, sur une surface de 75 000 km², depuis 2001, NDLR] et l’autre en Atlantique nord, sur la dorsale pour les sulfures polymétalliques [10 000 km²]. On a plusieurs obligations : évaluer la ressource (le tonnage, la richesse de ces minerais) ; évaluer les écosystèmes qui sont associés à ces ressources et les impacts potentiels ; et éventuellement évaluer la faisabilité économique de l’exploitation.

Justement, plusieurs menaces pour la biodiversité sous-marine proches de ces gisements ont déjà été clairement identifiées. Quelles sont-elles ?

La difficulté, c’est qu’on est capables d’identifier ces impacts mais pas de les quantifier. Et ce n’est pas seulement l’Ifremer : ce manque de connaissances est l’objet d’un consensus international.

Le premier impact, direct, c’est la disparition d’écosystèmes qu’on connaît encore très peu. Pourquoi, sur terre, on arrête une construction sur un terrain parce qu’on tombe sur une espèce protégée – un escargot, par exemple, dont la science connaît le rôle dans son environnement – et on ne le ferait pas au fond de la mer ?

Si vous enlevez le substrat, le support des gisements si vous voulez, vous enlevez tout l’écosystème qui lui est lié. Est-ce que cela va engendrer l’élimination d’espèces particulières ? A quelle échelle d’espace peut-on travailler ? A quelle échelle de temps les écosystèmes vont-ils pouvoir se régénérer, si tant est qu’ils le fassent ? On ne le sait pas précisément encore.

La deuxième menace, c’est la création de nuages de particules et de sédiments. En effet, lorsqu’un engin ira racler le sol, un sulfure massif par exemple, cela va former un panache de sédiments. Plusieurs conséquences à cela. D’abord, celui-ci va être exporté par les courants : qui sait jusqu’où ?  Ce panache va potentiellement étouffer des organismes filtreurs sur les zones adjacentes. Ensuite, en retombant, les particules transformeront le sol océanique autour de la zone exploitée. Par ailleurs, certains métaux contenus dans les sédiments peuvent être toxiques une fois dissous dans l’eau. Les rejets de déchets toxiques risquent donc d’impacter l’eau en surface.

Troisième impact, ces engins d’exploitation vont amener du bruit et de la lumière. On s’intéresse de plus en plus au bruit comme moyen de communication des écosystèmes marins, comme les récifs coralliens : pour eux, c’est un moyen de trouver leur nourriture, de se situer dans l’espace, de trouver des zones à coloniser, etc. Si on rajoute du bruit, on va peut-être perturber ce fonctionnement des écosystèmes, qu’on ne connaît pas encore suffisamment. De la même manière, les poissons ont besoin d’obscurité pour se cacher ou traquer leurs proies.

Enfin, les derniers impacts potentiels seraient liés à des phénomènes accidentels dus à la présence des navires.

L’océan est le grand régulateur du climat sur la planète. Il retient le carbone et libère la moitié de l’oxygène que nous respirons. Cette exploitation pourrait-elle perturber cette régulation? Par exemple, en libérant le carbone séquestré.

Effectivement, cela peut faire partie des hypothèses à vérifier.

Pourquoi ces menaces ne suffisent-elles pas à stopper toute velléité d’exploitation ?

Si on nous pose demain la question de l’exploitation, notre position à l’Ifremer sera de dire que nous n’avons pas encore suffisamment d’information pour avancer jusqu’à l’exploitation.

En cas d’exploitation, l’impact sera là, c’est clair. Comme pour toutes les activités extractives. Sur de telles exploitations de ressources, avec un renouvellement sur des temps géologiques, soit des millions d’années, on ne peut pas parler d’exploitation durable, de toute façon. L’océan est susceptible d’être impacté jusqu’à la surface, avec un effet possible y compris pour les oiseaux marins. Notre rôle, très limité, est de faire en sorte que l’impact environnemental soit le plus faible possible.

Mais il ne suffit pas de parler d’impacts. L’enjeu, une fois qu’on les a listés, c’est de les quantifier, afin de trouver des seuils acceptables pour que les écosystèmes ne disparaissent pas. Si on déploie quelques dixièmes de millimètres de sédiments sur un environnement, il n’y aura peut-être pas de conséquences. Qu’en serait-il avec plusieurs centimètres d’épaisseur ? On est dans des environnements compliqués, profonds et difficiles d’accès et où il est difficile d’expérimenter et de quantifier les impacts potentiels. A partir de quand ce que vous faites est irréversible ? Si vous avez 200 000 km² de nodules et que vous en exploitez « seulement » le quart, est-ce que vous modifiez de manière significative votre environnement, au point qu’il ne fonctionne plus ? C’est ce point de basculement qu’il faut évaluer.

Les chercheurs tiennent une position délicate : plutôt favorables à l’exploration puisque toute connaissance sur l’océan malconnu est bonne à prendre, justement pour le protéger, mais ne se prononcent pas sur l’exploitation. Pourtant, de l’exploration à l’exploitation, il n’y a qu’un pas…

La position, si elle est délicate pour nous, elle l’est dans l’urgence. On parle beaucoup dans les publications scientifiques de « gestion adaptative ». C’est-à-dire que si, dans cinq ou dix ans, l’exploitation se met en place, il faudra faire attention à ce que la réglementation s’adapte aux connaissances qui s’accumulent et qui vont peut-être varier d’ici une dizaine d’années.

Donc pour nous exploration signifie d’abord acquisition de connaissances fondamentales sur le fonctionnement de l’océan profond et des écosystèmes associés.

Mais le temps de l’industrie est plus rapide que celui de la recherche scientifique. Deux entreprises, belge et canadienne, sont déjà passées en phase de tests d’extraction…

C’est vrai que quand on voit leur plan de développement dans les cinq ou six ans qui viennent, ça peut aller très vite. D’ailleurs, l’Ifremer a participé pour partie, à la campagne indépendante qui avait pour objectif d’évaluer les impacts de ce test pilote.

Et quels impacts avez-vous pu établir : y a-t-il des dégâts ?

Ce projet est très récent. Les données sont en cours de traitement. Mais on voit bien qu’on est passé de quelque chose de difficile sur le plan technique il y a cinq ans à quelque chose de possible d’ici cinq ou dix ans. Le Japon a fait des essais dans leur ZEE [eaux nationales, NDLR] et effectivement l’exploitation pourrait commencer dans une ZEE et pas dans la zone internationale.

Quelques expérimentations ont été réalisées sur des champs de nodules dans les années 70-80. Quarante ans plus tard, leur écosystème n’a pas encore totalement récupéré de ces perturbations…

Cette carte de l’Autorité internationale des fonds marins montre les différentes zones d’exploration dans les eaux internationales. Elle a délivré jusqu’à présent une trentaine de contrats d’exploration – aucun d’exploitation – à des pays ou des groupes de pays. La France en a deux, dans le Pacifique et dans l’Atlantique. © AIFM

Quand la science sera-t-elle en mesure de se positionner sur ce sujet et quelles sont les prochaines étapes ?

Difficile à dire car on avance doucement étant donné la complexité d’accès à ces zones. Le permis d’exploration sur la zone à nodules de Clarion-Clipperton vient tout juste d’être prorogé pour cinq années. Sur le contrat sulfure, on a eu une campagne l’année dernière pour l’évaluation des ressources et on devrait avoir une campagne en 2023 ou 2024 pour comprendre le fonctionnement des écosystèmes. On travaille par ailleurs, soit en interne, soit via des programmes européens, sur des méthodologies de surveillance des impacts des activités scientifiques.

Et si la science devait recommander de dire « non » à l’exploitation, pensez-vous que son avis pèserait face aux pressions des gouvernements, des industriels et des besoins et envies des consommateurs en produits technologiques ?

Pour d’autres ressources, comme le pétrole ou les mines terrestres, l’exploitation a eu lieu avant de connaître les impacts. Aujourd’hui, on est dans une situation un peu moins mauvaise dans la mesure où l’on se pose la question des impacts avant de commencer l’exploitation. C’est là où nous, instituts de recherches, avons un rôle à jouer et ne pas nous cacher derrière un « on ne sait pas donc on ne peut pas y aller ». Il faut absolument qu’on apporte des réponses.

Après, on est certains que le message que l’on fera passer en tant que scientifiques de l’Ifremer sera entendu. Ceci dit, quand on voit ce qui a été fait sur le climat depuis 40 ans, malheureusement, la science ne peut pas mettre un frein puisqu’elle n’est pas écoutée. Quand les industriels auront décidé d’y aller, nous serons complètement dépassés.

Tous les regards sont tournés vers les scientifiques. Ressentez-vous, à l’Ifremer ou individuellement comme chercheur, une pression face à ces enjeux ?

Il ne faut pas tirer sur le messager. Mais on a l’impression qu’il n’y a qu’une seule alternative qui prévaut, qu’il faudrait absolument aller chercher ces ressources minérales des grands fonds. Alors qu’en fait il y a d’autres voies envisageables : est-ce que la sobriété énergétique ou de consommation n’est pas aussi une solution ? Le recyclage ? L’analyse plus fine de tout ce qui est cycle de vie des matériaux ? Là, c’est un point de vue personnel. Mon rôle de chercheur est d’apporter des réponses aux questions posées sur l’évaluation des impacts et rendre ces données publiques.

Nous avons, à l’Ifremer, des échanges sur l’éthique du scientifique et la collaboration avec les industriels : comment travailler avec eux et non pour eux, comment conserver une liberté totale dans la publication des résultats de recherches ? On essaie ainsi en permanence de conserver notre droit de publication quand on travaille avec des industriels, sans droit de veto de ces collaborateurs. C’est ça, la capacité de dire non dont vous parliez. Cela pour conserver une bonne réputation dans le monde de la recherche. Ces pressions ont pu se ressentir dans le passé et nous sommes de plus en plus sensibles à cela. Nos collègues internationaux ont aussi ce genre de pressions.

Est-ce que l’Ifremer pourrait se voir doter d’un mandat d’exploitation et se retrouver juge et partie en quelque sorte ?

On a posé la question à notre direction et c’est clairement non : l’Ifremer ne participera pas à des contrats d’exploitation. A partir du moment où les contrats d’exploration passent en contrats d’exploitation, ils seront transférés vers des industriels. On pourra ainsi conserver notre indépendance et continuer à travailler sur la surveillance des impacts sur le long terme.

Avec RFI

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