One Ocean Summit : tant d’enjeux pour le grand bleu

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Annoncé par Emmanuel Macron en septembre 2021, un One Ocean Summit s’ouvre pour trois jours à Brest (Bretagne) ce mercredi 9 février 2022. L’océan, espace de transport et de nourriture, représente de surcroit le véritable poumon de cette planète. Olivier Poivre d’Arvor, missionné pour organiser l’événement, promet « un sommet de solutions et d’engagements » pour « protéger et exploiter durablement » les mers. Les ONG, elles, attendent de voir et cristallisent leurs critiques sur la zone d’ombre du programme : l’exploitation minière des grands fonds.

L’océan est le milieu naturel de tous les superlatifs. Il couvre 70 % de la surface terrestre, fournit 50 % de l’oxygène que nous respirons et retient dans ses abysses 30 % du CO2 produit par l’homme, faisant de lui le premier puits de carbone de la planète. Il est le grand régulateur du climat. « Parler de changement climatique sans l’océan, c’est oublier le cœur-même de la machine climatique », estime l’océanographe émérite Françoise Gaill. En outre, l’environnement le plus sauvage est aussi l’un des plus vitaux. Plus de trois milliards de personnes dépendent de sa biodiversité marine et côtière pour vivre, selon l’ONU. Et si l’océan était un État, son PIB (sa richesse halieutique donc) ferait d’elle la septième puissance mondiale, « grâce à une production annuelle de biens et de services évaluée à 2 500 milliards de dollars », avait calculé le WWF en 2015.

Un trésor pourtant quasi-inconnu (10 % des profondeurs auraient été explorées) et qui s’érode à grande vitesse, faute de protection. Car « comment protéger ce que l’on ne connait pas ? », rappellent volontiers les chercheurs. Il est en outre très peu réglementé. Et pour cause : 64 % de l’océan se situe dans les eaux internationales dont les ressources, bien commun de l’humanité, appartiennent à tous et à personne à la fois. Véritable jachère juridique, la fameuse haute mer s’étend au-delà des zones côtières, archipélagiques ou zones économiques exclusives (ZEE) qui appartiennent aux États. La France possède ainsi le deuxième espace maritime mondial, derrière les États-Unis. Cette « Zone », comme les spécialistes l’appellent, échappe à toute juridiction, et donc à une protection digne de ce nom – autrement dit contraignante – face aux nombreuses menaces anthropiques : pollution plastique, surpêche, pêche illégale, destruction des écosystèmes, bruit en milieu marin et sous-marin, collisions entre les cétacés et les navires, extraction du pétrole et du gaz… Et bientôt, probablement, une exploitation des grands fonds, riches en minéraux.

Des engagements annoncés

L’océan valait donc bien un sommet entièrement dédié. Il est souvent le parent pauvre des Conférences climat. Poser de nouveaux jalons pour réguler ce grand bleu international afin de mieux protéger ses ressources : tel est l’objectif du One Ocean Summit qui se déroule du 9 au 11 février à Brest, baptisée « capitale de la maritimité » lors de sa présentation au Quai d’Orsay par celui qui présida la région, Jean-Yves Le Drian, local de l’étape. L’événement s’inscrit dans la foulée des One Planet Summit organisés depuis 2017 (Finance climat, Action climatique, Afrique, Biodiversité). Il se découpe en deux séquences : à travers un dialogue de haut niveau entre chefs d’État et de gouvernement – ce sera le segment politique de vendredi 11. Le doute plane encore sur le nombre de chefs d’État – d’une trentaine prévue il y a encore quelques semaines, la cohorte se serait depuis amaigrie à près de 20. Mais la qualité primant sur la quantité, ce sont des chefs d’exécutifs « engagés » qui seront là, rassure Olivier Poivre d’Arvor.

L’autre séquence vient en amont, avec deux jours d’ateliers et de forums, mais aussi avec des ONG, des acteurs politiques et économiques de premier plan, lors d’ateliers et de forums ces mercredi 9 et jeudi 10 février 2022. Tous ces évènements sont visionnables en ligne et en direct. La science, enfin, occupera une place prépondérante lors des discussions et les chercheurs « attendent beaucoup du One Ocean Summit », a prévenu Françoise Gaill.

La France, qui organise l’évènement dans le cadre de la présidence de l’Union européenne, dont elle vient de prendre la charge pour six mois, promet un « sommet de solutions et d’engagements », selon les termes d’Olivier Poivre d’Arvor, ambassadeur des Pôles et missionné par Emmanuel Macron pour réussir ce rendez-vous.

« Ce qu’on peut attendre de ce sommet, explique Julien Rochette, directeur du programme Océan à l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri), c’est justement la création d’un certain nombre de coalitions sur des thèmes majeurs de la protection de l’océan qui vont servir à créer une forme de souffle pour l’année 2022. Puisque cette année, on aura un certains nombre d’événements à l’échelle internationale pour la protection de l’environnement. » Et ce dès le mois prochain avec une Assemblée spéciale des Nations unies pour l’environnement à Nairobi puis, fin mars, une assemblée à New York pour la protection de la biodiversité marine. Suivra la COP15 sur la biodiversité en Chine (avril), la conférence des Nations unies sur les océans à Lisbonne (juin), la COP27 Climat à Charm el-Cheikh (novembre).

L’extraction sous-marine, la question qui fâche

Pour faire avancer ces lourdes négociations, les thèmes abordés à Brest seront multiples : transport maritime plus écologique, surpêche, pollution plastique, aires marines protégées mais aussi gouvernance de la haute mer. Autant de sujets primordiaux car la situation des océans est grave, insiste Romy Hentinger, directrice du pôle plaidoyer à la fondation Tara Océan : « Il y a urgence pour l’océan. Les impacts du changement climatique et l’accélération de la perte de biodiversité qu’on observe sur terre sont également très visibles quand on parle de l’océan. On peut notamment évoquer le blanchissement des coraux, la perte de la banquise… Il y a d’autant plus urgence que l’océan rend énormément de services à l’homme. » « L’océan s’acidifie, se réchauffe, a perdu de son oxygène et on ne sait pas jusqu’à quand », alerte également Françoise Gaill.

Le programme est dense et l’organisation vante un panel de plus de 300 experts de renom, des acteurs économiques – les quatre premières compagnies mondiales de transport maritime, toutes européennes, seront là et l’on présume des annonces d’accords en vue de la décarbonation de ce secteur (qui représente 92 % du fret international) – et scientifiques de premier ordre. Un vaste public est également attendu, notamment à Oceanopolis, le Centre national de Culture scientifique dédié à l’océan, où se tiendra une sorte sommet citoyen à vocation pédagogique sur les mêmes thématiques.

Reste que les ONG craignent des « effets d’annonce » lors de ce sommet qui s’inscrit dans un calendrier très politique. « Il se situe au tout début de la présidence française de l’Union européenne mais aussi surtout à quelques semaines de l’élection présidentielle française. Donc on voit bien qu’il y a forcément un exercice de communication politique qui lui est lié », considère François Chartier, chargé de campagne Océan chez Greenpeace.

L’association écologiste dénonce plus généralement « un sommet de l’hypocrisie » de la part de l’Élysée. « On été un peu échaudé pendant le quinquennat sur les questions environnementales, sur les questions du climat » avec « des prises de positions très volontaristes notamment sur la scène internationale » qui ne sont qu’« un affichage ». « L’ambition française n’est pas à la hauteur et en contradiction avec ses objectifs environnementaux. Donc on peut avoir des doutes sur l’ambition réelle de ce sommet », charge encore le militant, qui prendra la parole lors d’un des deux « blue hotspot ». Ces moments à la marge sont décrits comme « des discussions de 20 minutes durant lesquelles un trio d’intervenants aborde avec un « juge de paix » l’actualité extrême de l’océan », autrement dit, les sujets un peu plus houleux.

Il en est un, surtout, qui cristallise les tensions : l’exploitation des grands fonds marins, convoités pour l’abondance de ses gisements miniers. Un enjeu à haute valeur géo-stratégique mais risqué pour l’environnement, alors que la science sait… qu’elle ne sait pas mesurer les conséquences d’une telle industrie. Elle préfère prévenir que guérir : « Exploiter ? C’est non ! », assène Françoise Gaill, qui a l’oreille des politiques.

Si aucun contrat d’exploitation n’est délivré à l’heure actuelle et que la France, contrairement à d’autres États, n’est pas encore prête au niveau industriel et se borne à explorer, les signaux récemment envoyés par l’exécutif donnent des sueurs froides aux défenseurs de l’environnement, notamment la Deep Sea Conservation Coalition, qui regroupe près de 90 associations de préservation des abysses.

La France est dans leur ligne de mire depuis le congrès de l’UICN, à Marseille en septembre, celui-là même où le chef de l’État a annoncé la tenue du One Ocean Summit pour protéger l’océan. Paris y avait rejeté la motion d’un moratoire sur l’exploration et l’exploitation sous-marine, proposée par le congrès et finalement adoptée à plus de 80 %, y compris par des géants comme Samsung, Google et BMW. Les appels pour un moratoire se multiplient, que ce soit du côté de l’ONG WWF, de centaines de chercheurs ou du Parlement européen en juin dernier. La secrétaire d’État Bérangère Abba s’était défendue : « La résolution portait à la fois sur les contrats d’exploration et d’exploitation, nous ne pouvions pas y souscrire et nous priver de connaissances. La question des ressources marines concerne notre souveraineté. Ces ressources sont au cœur d’enjeux sensibles, voire de tensions géopolitiques. Explorer et connaître ne veut pas dire exploiter. La protection des milieux marins est une priorité. »

Toutefois, le gouvernement ne fait guerre mystère de ses desseins puisqu’il existe depuis janvier 2022 une stratégie nationale d’exploration et d’exploitation des ressources minérales dans les grands fonds marins. Près de deux milliards d’euros devraient être alloués sur cinq ans à l’exploration de ces grands fonds par le plan France 2030 lancé par Emmanuel Macron. Quoi qu’il en soit, si les organisateurs avaient voulu garder ce sujet sous le tapis, il est à l’ouverture du sommet dans beaucoup d’esprits.  

(rfi.fr)