La SFI compte « développer des chaînes de valeur régionales en Afrique », selon Makhtar Diop

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Le directeur général de la Société financière internationale (SFI), principale institution de développement axée sur le secteur privé dans les pays émergents, Makhtar Diop, a accordé à RFI un entretien pour détailler ses actions et sa stratégie au sein de l’institution qu’il dirige. M. Diop a également évoqué certaines des missions de la SFI à savoir notamment comment aider les entreprises africaines dans un contexte de crise internationale ? Comment favoriser les investissements et le commerce sur le continent malgré la désorganisation des chaînes de valeurs sur le continent ?

Makhtar Diop, votre début de mandat a été marqué par une forte crise économique et une reprise de l’inflation mondiale. Les prix des denrées alimentaires flambent, et plus encore depuis la crise ukrainienne. Comment aider les entreprises à atténuer ce choc inflationniste mondial ?

Nous avons aujourd’hui une inflation qui résulte d’un déséquilibre massif entre la demande, qui est importante et qui a été encouragée par les fortes mesures de relance monétaire et budgétaire dans les pays, et une offre qui est perturbée par des goulots d’étranglement logistique. Et cela affecte particulièrement les pays en développement.

Par exemple, en Afrique du Nord, on voit que 46% de l’approvisionnement en céréales se fait à partir de la Russie et de l’Ukraine. Que peut-on faire pour cela ? Travailler sur l’offre, c’est-à-dire enlever tous les goulots d’étranglement et permettre justement aux entreprises de pouvoir accroître l’efficacité des chaînes de valeur. Un des axes que nous avons au niveau de la SFI en ce qui concerne l’Afrique, c’est d’utiliser cette opportunité de la zone de libre-échange pour pouvoir accroître le commerce inter-africain. Il est bon de noter que le commerce inter-africain a augmenté de manière significative au cours des dernières années.

Mais nous pensons que l’on doit faire beaucoup plus. On doit plus intégrer les secteurs économiques des pays, avoir plus de spécialisations dans les pays afin de pouvoir intégrer de manière efficace les chaînes de valeur.

La pandémie de Covid-19 a entraîné une prise de conscience africaine de la nécessité de faciliter d’abord l’importation de produits médicaux et de vaccins sur le continent, et d’y développer la production. Désormais, plusieurs industriels ont annoncé vouloir implanter des usines de vaccins en Afrique. Dans ces cas, comment intervenez-vous ? Est-ce que vous leur prêtez de l’argent ?

Ça a été un de mes chantiers les plus importants au cours de cette année. Il y a un an, quand on parlait de produire des vaccins en Afrique, on nous regardait en se posant la question de savoir si on était vraiment réalistes. C’est un défi dont la SFI s’est saisi. Et nous avons réussi, je pense, à contribuer de façon significative. Aujourd’hui, nous travaillons avec l’Institut Pasteur de Dakar, avec les autorités du Rwanda, avec l’Afrique du Sud, avec le Ghana, pour la production de vaccins.

Nous pensons que ce sont des activités qui doivent être financées par le secteur privé. Nous sommes très avancés dans le cas du Sénégal et du Rwanda pour mettre en place des structures commerciales qui pourront produire des vaccins. Le Kenya a signé également un accord avec un producteur de vaccins. Nous allons travailler aussi avec les Kényans et cette société pour pouvoir aider à la production de vaccins.

Cette pandémie a révélé l’importance justement du retour de l’État dans son rôle à la fois de régulation, mais aussi de protection. Lorsque vous discutez avec des entreprises, est-ce que vous tenez compte de ce rôle de protection que l’État est amené de plus en plus à jouer, surtout dans les temps troublés que nous vivons ?

Dans toutes les économies, l’État a un rôle à jouer, que ce soit aux États-Unis, que ce soit à Singapour, que ce soit au Sénégal, que ce soit au Kenya, que ce soit au Maroc. Le rôle de l’État, c’est de réguler des secteurs parce qu’il y a des secteurs qui ont besoin d’être régulés. On a besoin d’avoir des termes de compétition qui soient transparents, on a besoin de protéger le consommateur là où il doit être protégé. C’est une vision de l’économie où le secteur privé est au centre du développement.

En ce qui concerne l’Afrique, il est clair que les besoins d’investissements sont énormes, qu’il y a de la place pour le secteur privé et pour le secteur public. Le secteur public sera plus contraint parce qu’il fait face à des dépenses importantes dans le domaine de la santé, dans le domaine de la protection sociale, et pour aider à réduire les chocs au niveau des populations les plus pauvres.

L’État a un rôle pour protéger les démunis par des subventions, et tout cela prend une grande partie des ressources de l’État. Donc, dans les secteurs des infrastructures et dans d’autres secteurs, il est de plus en plus difficile pour les pays d’investir et le secteur privé a un rôle essentiel à jouer pour cela.

Vous plaidez pour un développement du partenariat public-privé. Comment intervenez-vous ? Est-ce que vous prêtez au privé ? Au public ?

La SFI prête au privé. La Banque mondiale prête au public, pour simplifier. Et Miga [l’Agence multilatérale de garantie des investissements], qui est notre institution de garantie, garantit le risque politique. Ces trois instruments nous permettent d’attirer des investissements directs étrangers dans les pays. Il s’agit également de mobiliser l’épargne locale pour pouvoir investir dans les secteurs productifs. C’est quelque chose que je souhaiterais accélérer durant mon mandat à la SFI.

Un reproche qui vous est souvent formulé, notamment de la part des ONG, c’est de ne pas assez prendre en compte l’impact environnemental lors de vos investissements. Est-ce que lorsque vous décidez d’investir l’argent de la SFI dans telle ou telle entreprise de production d’énergie ou dans tel projet immobilier, vous prenez suffisamment en compte la question environnementale ?

C’est essentiel. 85% de notre portefeuille en 2023 sera ce qu’on appelle « Paris aligned ». Cela veut dire que l’investissement sera aligné sur les critères de la COP 21 à Paris. En 2025, 100% de nos projets seront alignés aux principes qui ont été élaborés à la COP 21. Cela étant dit, nous avons été la première institution à émettre des bons verts, il y a plus de dix ans de cela. Et vous voyez aujourd’hui l’impact que cela a eu sur le marché. C’est la SFI qui a lancé cela et qui a créé un mouvement pour que les gens commencent à financer les économies vertes.

« Nous avons révisé toutes nos procédures en matière de protection environnementale et sociale. Cela s’est fait en collaboration avec des ONG »

Nous avons lancé deux autres produits à la COP 26 : ce qu’on appelle the Planet Emerging Green One (EGO) et Best Bound qui visent également à financer l’économie verte. Nous nous lançons dans des investissements qui aident à réduire la pollution marine plastique. Nous l’avons fait avec une de nos sociétés Indorama. Nous innovons beaucoup et nos innovations sont reprises largement par le marché.

Nous avons révisé toutes nos procédures en matière de protection environnementale et sociale. Cela s’est fait en collaboration avec des ONG. Elles ont été largement consultées. Leurs commentaires et suggestions ont été intégrés dans nos nouvelles politiques d’environnement et de protection sociale. Et je crois que ce que nous avons aujourd’hui est certainement ce qu’il y a de mieux dans ce domaine, en ce qui concerne le développement du secteur privé.

Revenons sur un exemple cité par plusieurs ONG, c’est celui de la Tata Mundra Power Plant en Inde. Un projet qui est soutenu par la SFI et qui a généré une pollution des nappes phréatiques. Est-ce que la SFI ne devrait pas travailler à mettre en place un mécanisme de dédommagement des populations qui seraient victimes de pollution collatérale dans les projets que vous soutenez ?

Nous sommes en train de discuter de la question. C’est ce qu’on appelle les « remedies ». À l’heure actuelle, lorsqu’une entreprise ne respecte pas les normes environnementales et sociales, elle doit dédommager les populations.

Ce n’est pas à nous de le faire. Parce qu’il faudrait quand même être très clair sur les responsabilités. Ce n’est pas nous qui mettons en place le projet. Nous prêtons à une entreprise. L’entreprise est in fine responsable pour la mise en œuvre des normes sociales et environnementales auxquelles elle adhère et qu’elle a accepté de mettre en œuvre lorsqu’elle a pris nos ressources.

Nous avons eu plusieurs cas. Et ce cas (Tata Mundra Power Plant) en est un. Nous avons été très impliqués dans les discussions pour s’assurer que les populations soient compensées de manière juste.