Exploitation forestière industrielle : Préservation des forêts du Congo, ou le début de la fin ?

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Par Klervi Leguenic

La République Démocratique du Congo possède la deuxième plus grande zone de forêt tropicale contigüe du monde, après l’Amazonie. Jusqu’à présent, le pays a été largement épargné par la déforestation à grande échelle, comme celle qu’on retrouve dans d’autres pays comme le Brésil et l’Indonésie. Mais cela commence à changer. Ses forêts pourraient bientôt être exposées à des énormes dégradations, voire leur disparition. Les moyens de subsistance de millions de personnes, ainsi que d’innombrables espèces sauvages, sont en danger. Les forêts et leurs sols riches en tourbe sont une bombe à retardement qui pourrait bien relâcher des milliards de tonnes de carbone dans l’atmosphère.

L’exploitation forestière commerciale à grande échelle a longtemps été encouragée par les différents gouvernements des pays du Bassin du Congo, et soutenue par des bailleurs de fonds internationaux dont l’Agence Française de Développement (AFD) et la Banque mondiale. C’est maintenant la principale utilisation des forêts tropicales du Bassin du Congo. Près de la moitié des forêts tropicales du Gabon et un tiers de celles du Cameroun sont recouvertes par des concessions forestières (des zones de forêts d’Etat louées à des sociétés forestières, généralement pour 20 à 25 ans). Au total, 45 millions d’hectares (soit presque la taille de l’Espagne) ont déjà été cédés à des sociétés d’exploitation forestière.

Les arguments avancés pour le développement de ces concessions sont qu’elles fournissent des emplois, un développement économique et des infrastructures indispensables dans les zones rurales pauvres. Ses promoteurs affirment que, généralement, seuls quelques arbres par hectare sont abattus de manière sélective pour le bois, laissant de nombreux arbres encore debout et de nouveaux repoussant. Cela, affirment-ils, donne de la valeur à la forêt, et est préférable à une déforestation complète pour l’agriculture. Cette approche est résumée par la formule « use it or lose it » (utilisée ou perdue) ou encore décrite comme « gestion durable des forêts ».

Les arguments pour et contre la « gestion durable des forêts » font rage depuis des décennies. Le débat a de réelles conséquences – comme par exemple la question de l’inclusion de la dégradation des forêts dans la nouvelle législation proposée par la Commission européenne sur la déforestation.

L’industrie forestière et ses partisans, pour promouvoir la « gestion durable des forêts » se réfèrent souvent aux données satellitaires qui montrent que les concessions forestières n’affichent généralement pas des taux élevés de déforestation. Cela est vrai dans une certaine mesure : les routes et chemins ouverts par les bûcherons et les trouées laissées suite à l’abattage des arbres peuvent être rapidement comblés par une nouvelle végétation. Les espaces vides disparaissent de la vue des satellites de surveillance.

Mais certains changements ne se mesurent pas avec des données satellitaires. La forêt tropicale exploitée a tendance à être beaucoup plus sensible aux incendies que la forêt primaire. Le pire incendie de forêt documenté en Afrique centrale s’est produit dans la concession de la société certifiée FSC IFO en 2016. Plus de 15 000 hectares y sont partis en fumée. Même chose au Brésil où des études sur les forêts tropicales montrent que la forêt tropicale secondaire exploitée de manière sélective est beaucoup plus susceptible de partir en flammes et d’être complètement détruite. Cela s’explique par les nombreux débris d’exploitation constitués de petites branches laissées sur le sol, et aux trouées dans la canopée permettant à la lumière du soleil de pénétrer.

De plus, en fragmentant la forêt, les routes créent un « effet de bordure » qui affecte la faune sauvage. Certains animaux, comme les éléphants, sont très réticents à traverser les grands chemins forestiers.

Enfin, oui, des arbres repousseront là où les plus grands et les plus vieux ont été abattus. Mais ce seront souvent d’autres espèces.

Le Congo sur la même trajectoire tragique que l’Amazonie ?

Les impacts à long terme de l’exploitation forestière sélective dans le bassin du Congo ont été jusque-là peu étudiés. Cependant une nouvelle enquête publiée récemment par Rainforest Foundation UK a permis de  montrer comment les effets les plus dommageables de l’exploitation forestière peuvent n’apparaître qu’une décennie ou plus après l’ouverture de concessions. L’étude a analysé des cartes de déforestation en République Démocratique du Congo couvrant une période de près de vingt ans. Elle a comparé les données de déforestation pour soixante concessions forestières et huit autres zones de taille comparable.

L’étude a établi un lien direct entre les opérations d’exploitation forestière commerciale et une hausse de la déforestation. La perte totale dans toutes les concessions forestières étudiées était d’environ 12 % supérieure au taux moyen national de déforestation (voir la figure 2 ci-dessous). Pour les concessions forestières actuellement actives, le taux de perte était de 22% supérieur à la moyenne nationale. Mais la déforestation la plus importante peut se produire jusqu’à 10 à 15 ans après que les routes d’exploitation forestière aient ouvert de nouvelles zones forestières aux implantations et à d’autres usages. L’un des taux de déforestation les plus élevés (environ le double du taux moyen national) a été observé dans l’ancienne concession forestière certifiée FSC et prétendument durable de la société allemande Danzer, abandonnée vers 2010.

Cette étude montre la non-durabilité écologique de la plupart des exploitations forestières dans les forêts tropicales d’Afrique. Comme dans les forêts amazoniennes, peu d’espèces d’arbres produisent un bois de bonne qualité et de grande valeur. Il s’agit notamment de bois tels que le sapelli, l’azobé ou l’afrormosia, qui sont généralement dispersés de façon sporadique dans la forêt. Cela signifie que de vastes réseaux de pistes et sentiers doivent être construits pour les atteindre et les extraire, causant de nombreux dommages secondaires aux arbres « non ciblés ».

Les meilleures espèces ont également tendance à ne pas se régénérer correctement. En effet elles peuvent être entourées voire étouffées par d’autres végétaux à croissance rapide dans les trouées de la forêt occasionnées par l’abattage sélectif.

De plus, des cycles d’abattage d’à peine 20 ans sont beaucoup trop courts pour permettre la régénération du bois à haute valeur commerciale. Selon Plinio Sist, chercheur au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD), (les durées de rotation de 25-35 ans en vigueur dans la plupart des pays tropicaux sont largement insuffisantes pour reconstituer totalement le volume de bois prélevé, la reconstitution du stock de bois prélevé ne dépasse pas 50 %, 30 ans après la première exploitation ». Toujours selon Sist, « ce constat remet en question les fondements de la gestion dite « durable » qui prévaut aujourd’hui… et annonce une dégradation accrue des dernières forêts tropicales humides exploitées. »

Le chemin vers la déforestation

Les sociétés d’exploitation forestière rejettent parfois ces critiques en affirmant qu’elles récolteront d’autres espèces d’arbres. Cela donnerait plus de temps aux principales espèces commerciales pour se reconstituer. Le problème est qu’il existe peu de marchés pour ces espèces. Pour être rentables, les entreprises forestières sont donc continuellement dans l’obligation d’ouvrir et d’exploiter des forêts auparavant inexploitées. Résultat, la forêt primaire est dégradée, les espèces clés d’arbres sont presque éteintes, les sols fragiles sont endommagés, le carbone est libéré, la biomasse est réduite.

La forêt dégradée qui reste après l’exploitation est généralement abandonnée faute de valeur  – à moins qu’un marché ne puisse être trouvé ultérieurement pour les bois de moins bonne qualité et les arbres plus petits.

Une forêt abandonnée, avec l’abattage des plus gros arbres, combiné à un accès par des routes et des pistes, constitue une porte grande ouverte aux populations en quête de terres agricoles. C’est ainsi que démarre un processus souvent décrit comme une « cascade de déforestation ». Au sein de concessions actives ou de zones anciennement exploitées, de petites parcelles agricoles individuelles de subsistance s’étendent le long des routes, les villages et marchés se développent, les fermes produisent de plus en plus de cultures pour le commerce et se pérennisent, la forêt devient progressivement plus clairsemée et plus sèche, ou convertie définitivement en terres agricoles commerciales.

L’exemple du village forestier de Pokola, dans le nord du Congo, est frappant. Il comptait moins de deux cents personnes avant de devenir le centre des opérations de la Congolaise Industrielle des Bois (CIB), le principal opérateur forestier de la région. Aujourd’hui, c’est une ville de plus de 13 000 habitants, dont beaucoup sont attirés par la perspective d’un emploi et la présence de certains services comme un dispensaire. Mais cGela nécessite des besoins en nourriture, et donc en terres agricoles et en gibier sauvage en provenance de la forêt.

Cela peut prendre vingt ans ou plus après le démarrage de l’exploitation forestière mais, une fois enclenché, l’effondrement écologique est presque irréversible. Un processus comme celui-ci s’est produit presque partout en Afrique équatoriale où les forêts tropicales étaient historiquement exploitées pour le bois. Les forêts autrefois étendues le long de la côte ouest de l’Afrique, de la Sierra Leone au Nigéria, ont presque toutes disparu de cette façon. Récemment au Cameroun, la concession « durable » autrefois certifiée FSC de l’entreprise Wijma a été partiellement convertie en concession d’huile de palme, tandis que la CIB au Congo « diversifie » ses opérations de bois déclinantes pour se tourner vers la production de palmier à huile et de cacao. Le principal économiste forestier, le Dr Alain Karsenty a décrit comment le déclin des stocks de bois exploitables, combiné à leur exploitation de plus en plus marginale, « jette le doute sur la possibilité même d’une exploitation forestière durable » dans le bassin du Congo. Pourtant, l’industrie du bois continue d’affirmer non seulement que l’exploitation du bois dans les forêts tropicales du bassin du Congo n’entraîne aucune déforestation, mais pas non plus de dégradation.

Des donateurs dans le déni

Les défenseurs de la soi-disant « gestion durable des forêts », tels que l’AFD et la Commission européenne, continuent de promouvoir ce concept, malgré des décennies d’échecs, y compris de leurs propres projets. Par exemple, l’AFD a longtemps soutenu la gestion durable des forêts, notamment à travers le « projet pilote de gestion intégrée » à Dimako dans l’est du Cameroun. Lancé en 1992 pour un coût d’ environ 8 millions de dollars de l’époque, le projet couvrait un demi-million d’hectares et fournissait une assistance technique et de planification à la filiale française du groupe Rougier, la Société forestière de la Doumé (SFID), le principal exploitant forestier du pays.

La SFID a obtenu la certification FSC « durable » en 2013, même si ses près de 500 000 hectares de concessions couvraient plus du double de la taille maximale légale pour une seule entreprise au Cameroun. En 2017, la filiale de financement du secteur privé de l’AFD, PROPARCO, a prêté 15 millions d’euros au SFID pour développer également des activités d’exploitation forestière en République centrafricaine. Mais en 2018, l’entreprise connaissait de graves difficultés financières. Cela a été imputé aux difficultés d’exportation de son bois, bien que le problème sous-jacent résidait dans le fait que ses opérations n’étaient ni écologiquement ni économiquement durables. Le précieux bois s’épuisait.

En 2018, Rougier a vendu toutes ses concessions camerounaises, ainsi que celle en RCA, et a perdu tous ses certificats FSC. Huit cents employés ont été licenciés. Fin 2021, le SFID fait faillite – alors que seulement trois ans auparavant, le FSC l’avait certifié comme étant « économiquement viable ». L’analyse de Global Forest Watch montre que les concessions du SFID autour de Dimako sont maintenant abattues pour l’agriculture et l’huile de palme.

L’échec d’un modèle

L’ascension et la chute de SFID en tant qu’entreprise modèle de « gestion forestière durable, n’est pas le seul exemple qui a brisé le mythe de la gestion durable des forêts dans le bassin du Congo. Sur les sept entreprises forestières agréées FSC en 2013, une seule reste certifiée. L’idée que l’exploitation sélective est un moyen de protéger les forêts a largement prouvé être erronée. L’exploitation forestière ne doit pas être considérée comme une « gestion forestière durable », mais comme le début d’un processus vers la déforestation complète de la forêt.

En réalité, presque tous les aspects positifs mis en avant pour justifier l’approche « utilisée ou perdue » pour les forêts tropicales d’Afrique se sont avérés faux. Même les prétendues améliorations des infrastructures se sont révélées largement illusoires. Les bûcherons ont créé de nombreuses routes nouvelles dans des zones reculées des forêts tropicales du bassin du Congo, mais les camions grumiers lourdement chargés les transforment rapidement en bourbiers infranchissables, détruisant ponts et ponceaux, et provoquant de fréquents accidents mortels. Les accords sociaux (« cahiers de charges ») signés entre les entreprises forestières et les communautés locales, obligeant légalement les entreprises à fournir des prestations telles que des écoles, des dispensaires et une petite « taxe » pour les besoins locaux, sont rarement respectés. L’emploi dans les camps de bûcherons, souvent de courte durée, est mal payé et très dangereux. De plus, l’exploitation forestière prive les communautés locales des produits de la forêt indispensables, comme les noix, les fruits, les médecines naturels et le gibier sauvage.

Une grande partie de l’ancienne industrie forestière dans des pays comme le Cameroun, le Congo et le Gabon est sur le déclin. Ce qu’il adviendra ensuite de la forêt dépend des choix politiques opérés par les gouvernements. Plutôt que de les laisser être remplacées par des terres agricoles, elles pourraient être restituées aux communautés auxquelles elles appartenaient à l’origine pour que celles-ci les gèrent et les restaurent. Comme expliqué dans l’article précédent, les forêts pour la plupart non exploitées de la République démocratique du Congo pourraient bientôt l’être. A moins que davantage de pression internationale ne soit exercée sur le gouvernement pour qu’il maintienne le moratoire national sur l’exploitation forestière. Des programmes internationaux tels que l’Initiative pour les Forêts d’Afrique Centrale, soutenue par la France, la Norvège et le Royaume-Uni, devraient soutenir un démantèlement de l’industrie de l’exploitation forestière de la forêt tropicale africaine, plutôt que de répéter les nombreux efforts infructueux précédents pour la rendre « durable ».

Klervi Leguenic, Auteur sur Canopée