Sénégal : A Rufisque et Bargny l’avancée de la mer et la raréfaction du poisson accentuent les phénomènes migratoires

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L’avancée de la mer et la raréfaction des poissons ont accentué ces dernières années les flux migratoires et déplacements des populations installées dans plusieurs quartiers de Bargny et de Rufisque vers l’intérieur du pays ou en dehors du pays. 

Bargny et Rufisque, sont deux communes côtières distantes de 4 kilomètres, situées dans le département de Rufisque, dans la région de Dakar. Les populations ou habitants de ces localités s’adonnent principalement à des activités de pêche, de maraichage ou encore d’artisanat.

Toutefois ces dernières années, ces localités de pêcheurs sont touchées par des flux migratoires massifs causés par l’avancée de la mer accentuée par les changements climatiques mais également par la rareté des poissons  en haute mer.

Sur le littoral de Bargny, plusieurs  personnes trouvées sur la plage profitent du microclimat frais qu’offre la mer grâce à la brise marine pendant que les vagues viennent s’échouer sur le rivage.

Assane Ndong, un des individus sur cette plage, contemple en silence, le mouvement continu des vagues au contact du littoral, comme s’il cherchait à évacuer loin de son domicile le temps,  en ce mois béni de ramadan.

« L’avancée de la mer est  un phénomène inquiétant, qui au fil des années a fini de constituer une menace pour plusieurs habitats du littoral de Bargny où je réside depuis plusieurs années », a regretté M. Ndour qui se considère comme un « témoin » de l’avancée de mer sur le littoral de Bargny où il vit depuis plusieurs années. Marié et père de plusieurs enfants, il dit être âgé d’une quarantaine d’années et s’active dans le secteur de la pêche.

« Tu vois cette pirogue devant toi en mer, il y avait juste à son niveau une mosquée, et une tombe à côté. Mais la mer a tout emporté. L’avancée de la mer est une véritable menace pour nous », a-t-il souligné montrant du doigt l’endroit auquel il fait allusion et qui est actuellement englouti par la mer.

« L’érosion côtière accentuée par l’avancée de la mer, a-t-il poursuivi, oblige des populations à abandonner leurs habitations sur le littoral, pour se réinstaller ailleurs, sur d’autres cadre de vie meilleurs ».

Il a indiqué qu’il connait plus de 7 familles qui ont été obligées de quitter leurs maisons à cause de l’avancée de la mer.

« Je connais, plus de 7 maisons voisines à la mienne détruites par les vagues. Les propriétaires n’avaient pas le choix face à cette situation. Certains sont allés louer des maisons en ville, d’autres ont préféré se déplacer vers l’intérieur du pays où dans des zones à loyers abordables », a soutenu M. Ndong.

Selon, le sixième rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) des dizaines de millions d’africains devraient migrer au cours des prochaines années pour faire face au stress hydrique, à la baisse de la productivité des cultures et à l’élévation du niveau des mers associées au changement climatique.

« La majorité se trouvera en Afrique de l’Ouest, et beaucoup seront des migrants internes, se déplaçant des zones rurales vers les zones urbaines », ajoute la même source.

Sur le littoral de Rufisque et Bargny, l’avancée de la mer,  est plus qu’une réalité.

Selon, une enquête de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), l’avancée de la mer grignote, du littoral de pays d’Afrique de l’Ouest au moins 1,6 mètre de plage et de rivage par an.

Au Sénégal, un pays d’Afrique de l’Ouest, « 52% de la population vit sur le littoral », a indiqué l’OIM, précisant que Rufisque est la zone la plus touchée par l’érosion côtière.

Se promenant sur la plage de Bargny, Arone Lô, a dit qu’elle est propriétaire d’une maison actuellement menacée par l’avancée de la mer. « La maison en question, se trouve actuellement à quelques mètres de la mer », a-t-elle précisé, expliquant qu’elle observe « ce phénomène d’avancée de la mer, depuis plus de 24 ans ».

« Nous constatons et observons l’avancée de la mer depuis des années. Aujourd’hui, si nous sommes encore là, c’est parce que nous n’avons pas les moyens de nous réinstaller ailleurs avec toute la famille », a-t-elle avoué reconnaissant son impuissance face à l’avancée de la mer.

« C’est la seule raison, dit-elle, qui nous retienne encore ici. Entre temps beaucoup de nos voisins sont partis s’installer ailleurs, ils n’habitent plus les lieux ».

Entourée de ses petits-fils, la cinquantenaire, gère à sa manière ses peurs et angoisses engendrées par le ballet incessant des vagues de plus en plus proches de son habitat.

Elle dégage sur son visage une grande sérénité en dépit du danger qui se rapproche de plus en plus de sa maison. Un danger fortement matérialisé par l’érosion côtière.

Impuissante face à ce phénomène naturel, la dame a avoué, que des initiatives de recasement de l’Etat et des ONG à l’endroit des habitants encore sur cette partie du littoral de Bargny, tardent à se manifester.

« Les autorités, a-t-elle expliqué, connaissent bien le phénomène. Elles viennent s’enquérir de notre situation régulièrement comme les médias et se contentent d’offrir seulement des sacs de riz. A part cela, nous n’avons pas reçu grand-chose ».

Mme Lô appelle ainsi les autorités à trouver « une solution durable » pour les populations de Bargny menacées par l’avancée de la mer.  Selon elle « c’est l’unique solution pour soulager leur mal vivre ».

Du côté du littoral de Rufisque, les populations vivent également sous la crainte de voir un jour les eaux de mer engloutir leurs habitations du fait de l’avancée de la mer.

Mame Pathé Samb, un pêcheur habitant sur le littoral de Rufisque déclare que : « La mer continue son agression sur Rufisque au point que plusieurs maisons implantées près du littoral sont très exposées à l’avancée de la mer surtout en période de saison des pluies ».

« Dans la crainte d’une houle dangereuse à tout moment, des propriétaires de certaines maisons, ont tout simplement quitté pour s’installer ailleurs », a ajouté M. Samb.

Selon l’OIM, il y a eu 24. 900 000 déplacements enregistrés en 2019 dus à des catastrophes environnementales. Ces déplacements, a précisé l’organisme international, concerne le plus souvent les populations vivant sur les côtes.

« Elles font partie, selon la même source, des couches les plus vulnérables en raison des inondations qui envahissent les maisons ou de l’érosion côtière qui gratte leurs habitats ».

Une forte migration intérieure des pêcheurs de Bargny et Rufisque vers Guet Ndar à Saint-Louis

Non loin, du quai de pêche de Rufisque, un groupe de pêcheurs vient d’accoster sur la rive,  à une heure très matinale, à bord de leur pirogue.

Mor Talla, un pêcheur âgé d’une cinquantaine d’années, est assis sur le sable de la plage avec une tenue trempée, fixant du regard la scène de va-et-vient des pêcheurs et des femmes commerçantes sur le quai de Rufisque, qui grouille déjà de monde à 9 heures, une heure plus ou moins matinale.

Les femmes commerçantes se précipitent vers le rivage à chaque arrivée de pirogues de pêcheurs pour marchander les saisies de poissons.

« Le secteur de la pêche, n’est plus comme avant. Il ne nourrit plus son homme », a soutenu M. Talla, visiblement nostalgique des années passées où l’activité de pêche était très rentable.

« Regardez, le poisson qu’on attrape en mer, est très petit, et pourtant les pêcheurs ont parcouru plusieurs kilomètres en mer pour un résultat insignifiant », a-t-il déploré désignant de sa main les captures de poissons.

« Il y a plus de poisson, la ressource tend dangereusement vers l’extinction », a-t-il ajouté, expliquant que cette raréfaction de la ressource est « la principale raison qui accentue la tension entre pêcheurs dans certaines zones du Sénégal ».

« Elle pousse aussi, a-t-il encore soutenu, les plus jeunes à jeter leur dévolu sur la pêche irrégulière pour favoriser les captures et s’offrir une vie meilleure ou à migrer vers d’autres zones du pays ».

Il a avancé qu’il connaissait  beaucoup de jeunes pêcheurs qui travaillaient au quai de pêche de  Rufisque et qui se sont déplacés vers Guet Ndar car là-bas, dit-il, « la ressource est toujours présente ».  Par contre, d’autres jeunes, a-t-il poursuivi, « ont tenté de rejoindre l’Europe en passant par le Maroc puis les Iles Canaries ».

Mame Pathé Samb, habitant d’un des quartiers du littoral de Rufisque a déclaré avoir passé 7 ans de sa vie au quai de Rufisque en tant que pêcheur.

Pour lui, « la raréfaction des ressources halieutiques a obligé certains pêcheurs à s’adonner à une forme de pêche utilisant des produits dangereux’’. ‘’ Ces produits dangereux et modes de pêches dangereux sont utilisés  en haute mer par les pêcheurs pour augmenter les captures de poissons », a-t-il expliqué.

« Ces produits destinés à attirer les poissons sont autant dangereux pour le secteur de la pêche que pour la mer. Ils sont à la limite un poison, et relève d’une méthode de pêche non durable », a dénoncé M. Samb.

Relever le défi de l’adaptation au changement climatique

Dans le cadre de la lutte contre ces importants flux migratoires et déplacements enregistrés dans les communes de Bargny et Rufisque, des organismes de défense de la nature ainsi que des chercheurs, ont préconisé, le recours à des « solutions d’adaptation au changement climatique pour stopper ces mouvements de populations ».

Abdoulaye Sène, enseignant-chercheur en sociologie à l’Université cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD), a appelé l’Etat à mettre en place une stratégie claire et urgente pour mettre les populations concernées dans des conditions d’adaptation aux changements du climat.

« À Rufisque, a-t-il souligné, il y a une grande avancée de la mer. Il y a beaucoup de mécanismes à prendre en considération pour s’adapter ». Il faut donc que l’Etat fasse des aménagements sur les côtes mais également des ceintures de sécurité pour protéger les établissements humains, a-t-il suggéré.

L’enseignant- chercheur ajoute que des mécanismes clairs et diligentés doivent être mis en place pour mieux préparer les populations qui vivent dans ces zones à haut risque. Selon M. Sène, « il s’agit de phénomènes naturels dont on ne sait pas quand est ce qu’ils se produisent ».

Le GIEC recommande de son côté aux Etats d’appréhender conjointement le climat, la biodiversité et les sociétés, pour une adaptation plus efficiente et limiter les risques d’une mauvaise adaptation aux changements climatiques.

Selon, cet organisme intergouvernemental « au niveau mondial plus de 3 milliards de personnes vivent en 2022 dans un environnement vulnérable aux changements climatiques ».

Avec APS

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