Agriculture résiliente : Avec le projet CRAFT, le Sénégal devient le laboratoire ouest-africain de l’innovation agricole japonaise

Le Sénégal vient de franchir une nouvelle étape dans sa stratégie de souveraineté alimentaire. Le gouvernement du Japon, le Programme alimentaire mondial (PAM) et l’État du Sénégal ont officiellement lancé, ce lundi 29 juin 2026 à Dakar, le Projet de transformation alimentaire et d’agriculture résiliente face au climat (CRAFT). Derrière cet acronyme se dessine une ambition beaucoup plus vaste : faire du Sénégal un terrain d’expérimentation des innovations agricoles appelées à transformer durablement les systèmes alimentaires en Afrique de l’Ouest.

Face aux effets de plus en plus visibles du changement climatique, qui fragilise les rendements agricoles et accentue l’insécurité alimentaire dans le Sahel, le projet CRAFT entend apporter une réponse intégrée, mêlant innovation technologique, coopération internationale et implication du secteur privé.

Ce nouveau programme est le fruit d’une coopération de longue date entre le Japon et le Programme alimentaire mondial. Rappelons que, depuis 1998, le ministère japonais de l’Agriculture, des Forêts et des Pêches (MAFF) et le PAM mettent en œuvre, dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, des initiatives destinées à améliorer la productivité agricole, restaurer les terres, réduire les pertes post-récolte et renforcer les moyens d’existence des communautés rurales. Au fil des années, cette coopération s’est progressivement élargie aux cultures horticoles, à la nutrition, aux cantines scolaires approvisionnées par la production locale ainsi qu’à l’amélioration de l’accès aux marchés.

Pour le représentant du PAM, CRAFT marque une nouvelle étape dans cette coopération historique. « Nous sommes réunis aujourd’hui pour le lancement du projet Climate Resilience Agriculture and Food Transformation. Ce projet est né à la suite de la conférence TICAD 9 de Yokohama et constitue une nouvelle phase du partenariat que le Japon entretient avec le PAM depuis plus de vingt-cinq ans », a-t-il expliqué.

Le Sénégal choisi comme laboratoire régional

Si le projet démarre au Sénégal, son ambition dépasse largement les frontières nationales. Les partenaires veulent faire du pays un véritable laboratoire où seront testées des solutions agricoles innovantes avant leur diffusion dans l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest.

« Il s’agit d’un projet qui démarre au Sénégal, mais qui possède une vocation régionale. Notre ambition est de faire du Sénégal un laboratoire de ces pratiques afin de pouvoir ensuite reproduire ces expériences dans les autres pays de la sous-région », a indiqué le représentant du PAM.

Ce choix du Sénégal n’est pas le fruit du hasard. Pour les autorités sénégalaises, il constitue une reconnaissance de la qualité des politiques agricoles mises en œuvre ces dernières années.

Représentant le ministère de l’Agriculture, de la Souveraineté alimentaire et de l’Élevage (MASAE), le conseiller technique Oumar Ly voit dans cette sélection un signal fort adressé au pays.

« C’est un intérêt totalement motivé parce que ce projet est en droite ligne avec la politique de développement économique et social du Sénégal et avec les orientations défendues par le ministère de l’Agriculture. Il vient à son heure et est porté par des partenaires historiques du Sénégal reconnus pour les résultats obtenus au cours du dernier quart de siècle. »

Selon lui, CRAFT constitue avant tout « un projet porteur d’espoir », susceptible d’améliorer durablement les conditions de vie des populations rurales tout en renforçant leur capacité d’adaptation face aux bouleversements climatiques.

Matam, vitrine de l’agriculture résiliente

La région de Matam servira de terrain d’expérimentation du projet. Deux composantes complémentaires y seront déployées. La première, financée par le ministère japonais de l’Agriculture (MAFF), sera mise en œuvre entre 2026 et 2028 sur un site pilote au profit de 200 exploitants agricoles. La seconde, soutenue par le ministère japonais des Affaires étrangères (MOFA), couvrira quatre autres sites jusqu’en septembre 2027 et bénéficiera directement à près de 1 000 producteurs.

Au total, plus de sept sites agricoles et environ 1 200 ménages seront accompagnés dans le développement d’activités horticoles et l’adoption de pratiques agricoles résilientes.

Le représentant du PAM précise que ces exploitations bénéficieront de technologies innovantes dans les domaines de la gestion de l’eau, de l’irrigation solaire, de la rétention d’eau grâce aux polymères et de systèmes d’aide à la décision permettant d’adapter les pratiques agricoles aux conditions climatiques.

« L’originalité de cette nouvelle phase réside dans son caractère de partenariat public-privé. Des entreprises japonaises innovantes participeront directement au projet avec leurs propres technologies », souligne-t-il.

Le Japon mise sur la technologie et l’expertise

L’une des particularités de CRAFT réside dans l’implication directe du secteur privé japonais. En effet, six entreprises nippones devraient apporter volontairement leur savoir-faire afin d’accompagner les producteurs sénégalais.

Pour Yoshiaki Hatta, chargé d’affaires de l’ambassade du Japon au Sénégal, cette démarche traduit une nouvelle manière de concevoir la coopération internationale.

« Le gouvernement japonais apporte le financement, mais chaque partenaire partage également son expertise. Cette fois-ci, des entreprises privées japonaises viennent elles aussi apporter leur technologie afin de travailler avec le PAM et les partenaires sénégalais. »

Le diplomate rappelle que ce partenariat repose sur près de vingt-cinq années de coopération entre le Japon et le PAM.

« Les défis liés au changement climatique concernent aussi bien le Sénégal que le Japon et l’ensemble du monde. Nous avons estimé qu’il était important de mettre à profit l’expérience accumulée dans différents domaines agricoles afin de la partager. »

Le financement total du projet atteint environ deux millions de dollars américains, répartis équitablement entre le ministère japonais des Affaires étrangères et le ministère japonais de l’Agriculture, tandis que le PAM assurera la coordination opérationnelle de l’ensemble des activités.

Une démarche fondée sur la co-construction

Au-delà des innovations technologiques, les responsables du projet insistent sur la méthode retenue. Pour Oumar Ly, la réussite de CRAFT repose d’abord sur une gouvernance partagée.

« Deux concepts me paraissent essentiels : la co-construction entre les partenaires et la phase pilote. Le Sénégal, le PAM et l’AKDN ont réfléchi ensemble à des problématiques communes. Aujourd’hui, nous sommes honorés que notre pays ait été choisi comme terrain d’expérimentation et convaincus que la qualité de nos services techniques constituera un véritable atout pour la mise à l’échelle du projet. »

Le responsable du MASAE estime également que cette initiative ouvre une nouvelle perspective pour la coopération Sud-Sud.

« Les pays du Sud doivent apprendre à travailler davantage entre eux. Ce projet constitue un excellent cadre d’échanges permettant de comparer nos expériences et de tirer le meilleur de nos pratiques respectives. »

Convaincu du potentiel de cette initiative, il se montre confiant quant à son aboutissement. « Je connais les services techniques sénégalais. Je suis totalement persuadé que les résultats attendus seront atteints. »

Les communautés au cœur de la réussite

Quelques heures après la cérémonie de lancement, les partenaires se rendront mardi 30 juin 2026, à Matam afin d’échanger directement avec les populations bénéficiaires.

Cette visite de terrain permettra d’évaluer les premiers sites retenus après plusieurs jours de travail réalisés conjointement par les équipes du PAM et les services de l’État.

Pour le représentant du PAM, cette étape est essentielle. « Nous allons rencontrer les communautés parce qu’un projet ne peut être durable que s’il prend en compte leurs attentes, leurs besoins et leurs perspectives. Leur implication est indispensable pour garantir la pérennité des actions engagées. »

Un projet pilote appelé à irriguer tout le Sénégal

Même si Matam constitue le point de départ, les autorités sénégalaises voient déjà plus loin. Selon Oumar Ly, les enseignements tirés de cette phase pilote seront progressivement adaptés aux différentes réalités agroécologiques du pays.

« Matam est un site particulièrement pertinent par sa diversité et sa dynamique. Beaucoup d’aspects pourront y être expérimentés. Ensuite, la mise à l’échelle permettra une contextualisation dans les autres régions du Sénégal et même dans les autres pays. Nous partageons un même socle de politiques agricoles au niveau régional. Les retombées de ce projet se feront rapidement sentir, de Matam jusqu’à Oussouye, en passant par Kédougou. »

En faisant du Sénégal le premier terrain d’expérimentation du projet CRAFT, le Japon, le PAM et les autorités sénégalaises affichent une ambition commune : démontrer que la combinaison de l’innovation technologique, de la coopération internationale, de l’expertise locale et de l’implication des communautés peut offrir des réponses durables aux défis de la sécurité alimentaire et du changement climatique. Si les résultats attendus sont au rendez-vous, l’expérience sénégalaise pourrait rapidement devenir une référence pour l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest.

Moctar FICOU / VivAfrik


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