L’Afrique entre dans une période où les décisions prises sur l’énergie, l’agriculture, les villes, l’eau, les ressources naturelles et le financement détermineront durablement ses trajectoires de développement. Pourtant, les connaissances nécessaires pour éclairer ces choix restent souvent dispersées, inégalement accessibles ou insuffisamment reliées aux réalités locales.

Construire une intelligence verte africaine ne signifie pas se couper du savoir mondial. Cela signifie renforcer la capacité du continent à produire, interpréter, partager et utiliser la connaissance selon ses propres contextes, priorités et ambitions.

Une transition mondiale qui ne peut pas être simplement importée

La transition écologique est devenue un cadre mondial. Elle influence les investissements, les politiques publiques, les chaînes de valeur, les technologies, les normes et l’accès au financement.

Mais l’Afrique ne part pas du même point que les économies qui ont historiquement fondé leur développement sur une consommation élevée d’énergie et de ressources.

Le continent représente seulement 6 % de la consommation mondiale d’énergie et moins de 3 % des émissions mondiales de dioxyde de carbone liées à l’énergie. Dans le même temps, plus de 600 millions d’Africains vivent encore sans accès à l’électricité, selon l’Agence internationale de l’énergie. Agence internationale de l’énergie

Cette situation impose une équation particulière : réduire la vulnérabilité climatique, élargir l’accès à l’énergie, industrialiser, créer des emplois et préserver les écosystèmes — souvent simultanément.

Les réponses conçues ailleurs peuvent fournir des technologies, des méthodes et des enseignements précieux. Elles ne peuvent cependant pas déterminer seules le bon équilibre entre adaptation, développement, accès aux services essentiels et réduction des émissions dans chaque pays africain.

L’Afrique a besoin de connaissances capables de partir de ses propres contraintes et de ses propres possibilités.

Il n’existe pas une seule transition africaine

Parler de « l’Afrique » ne doit pas effacer sa diversité.

Un pays sahélien confronté à la dégradation des terres ne dispose pas des mêmes priorités qu’un État côtier exposé à l’érosion et à l’élévation du niveau de la mer. Une métropole en forte croissance ne pose pas les mêmes questions qu’un territoire rural dépendant de l’agriculture pluviale. Une PME, une collectivité territoriale, une banque et un ministère ne regardent pas la transition durable depuis le même point.

La connaissance utile doit donc savoir changer d’échelle.

Elle doit relier les tendances mondiales aux politiques continentales, les stratégies continentales aux réalités nationales, et les orientations nationales aux conditions concrètes des secteurs, des entreprises, des territoires et des communautés.

Le rapport 2025 de l’Organisation météorologique mondiale constate que l’Afrique se réchauffe plus rapidement que la moyenne mondiale et souligne à la fois le coût humain et économique des événements extrêmes et le déficit persistant des systèmes d’alerte précoce. Il rappelle ainsi qu’une information climatique n’a de valeur que si elle peut être transformée en anticipation et en décisions adaptées aux territoires concernés. Organisation météorologique mondiale, 18 juin 2026

Une intelligence verte africaine doit précisément rendre possibles ces traductions.

Le problème n’est pas seulement le manque de données

Le continent produit déjà une quantité importante de travaux : stratégies publiques, recherches universitaires, données statistiques, connaissances communautaires, études de projets, analyses sectorielles et retours d’expérience.

Le problème tient aussi à leur fragmentation.

Une donnée existe, mais pas toujours à l’échelle nécessaire. Un rapport décrit un problème sans être relié aux acteurs capables d’intervenir. Une solution fonctionne dans un territoire sans être connue dans un autre. Une étude est publiée, mais demeure difficile à exploiter par une PME ou une collectivité. Une connaissance locale éclaire un écosystème, mais n’entre pas dans les systèmes formels d’aide à la décision.

Disposer de documents ne signifie donc pas disposer d’intelligence.

L’intelligence apparaît lorsque des informations de sources différentes peuvent être vérifiées, comparées, contextualisées et reliées à une question concrète : quel risque anticiper ? Quel projet prioriser ? Quel acteur mobiliser ? Quelle solution adapter ? Quel financement rechercher ? Quel résultat mesurer ?

L’enjeu n’est pas seulement de produire davantage. Il est d’organiser ce qui existe et d’identifier honnêtement ce qui manque.

La connaissance détermine aussi l’accès au financement

La transition verte se joue également dans la capacité à transformer des besoins en projets crédibles.

En 2023, la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique estimait à près de 3 000 milliards de dollars les besoins liés à la mise en œuvre des contributions déterminées au niveau national des pays africains, dont environ 2 500 milliards pour la période 2020-2030. Commission économique pour l’Afrique

Mais un besoin immense ne devient pas automatiquement un investissement.

Pour mobiliser des ressources, il faut documenter le contexte, établir une situation de référence, démontrer les impacts attendus, évaluer les risques, identifier les porteurs compétents et construire des mécanismes de suivi. Il faut aussi rendre visibles des entreprises, des innovations et des projets qui restent parfois absents des circuits traditionnels de décision.

La qualité de l’information devient alors une infrastructure économique.

Si les données sont faibles, les projets paraissent plus risqués. Si les écosystèmes sont mal cartographiés, les investisseurs retrouvent toujours les mêmes acteurs. Si les résultats ne sont pas documentés, les solutions éprouvées restent difficiles à reproduire.

Produire une intelligence verte africaine, c’est aussi améliorer la capacité du continent à présenter ses opportunités, défendre ses priorités et négocier sur la base de preuves.

De la souveraineté des données à l’autonomie de décision

L’Union africaine a déjà reconnu la dimension stratégique de cette question. Son cadre de politique des données vise à renforcer les capacités nationales et à créer un espace africain partagé, fondé sur des règles harmonisées, la confiance et la création de valeur au bénéfice du continent. Cadre de politique des données de l’Union africaine

Cette ambition ne signifie pas que toutes les données doivent être enfermées dans des frontières nationales. La connaissance climatique exige au contraire coopération, circulation et comparaison.

La souveraineté utile consiste à savoir quelles données sont produites, selon quelles méthodes, par qui elles sont gouvernées et au bénéfice de quelles décisions.

L’objectif final est une plus grande autonomie intellectuelle et stratégique : pouvoir interpréter les transformations mondiales depuis l’Afrique, évaluer les options disponibles et formuler des choix cohérents avec les besoins de ses populations.

À quoi devrait ressembler une intelligence verte africaine ?

Elle devrait d’abord être rigoureuse. L’ancrage africain ne dispense jamais de vérifier les sources, d’expliquer les méthodes ou de reconnaître les incertitudes.

Elle devrait être multidisciplinaire. Les enjeux climatiques sont indissociables de l’économie, de la santé, de l’emploi, de l’énergie, de l’agriculture, de la gouvernance et des territoires.

Elle devrait être accessible. Une connaissance qui ne circule qu’entre spécialistes ne peut pas pleinement éclairer les décisions publiques, entrepreneuriales ou citoyennes.

Elle devrait être multilingue, afin que la langue ne transforme pas la diversité africaine en fragmentation durable.

Elle devrait aussi associer données quantitatives, expertise professionnelle, recherche scientifique et savoirs issus des territoires.

Enfin, elle devrait être orientée vers l’action sans devenir prisonnière d’intérêts particuliers. Informer une décision n’est pas la prendre à la place de ceux qui en portent la responsabilité.

Une infrastructure collective, pas un projet isolé

Aucune organisation ne peut construire seule cette intelligence.

Elle suppose des services statistiques solides, des universités connectées aux besoins des territoires, des médias capables de rendre les enjeux compréhensibles, des institutions publiques ouvertes à la donnée, des entreprises visibles, des experts mobilisables et des communautés reconnues comme productrices de connaissances.

La Stratégie de l’Union africaine sur le changement climatique et le développement résilient 2022-2032 inscrit d’ailleurs l’action climatique dans une logique coordonnée à l’échelle continentale.

La priorité n’est donc pas de créer une base supplémentaire qui resterait isolée. Elle est de mieux relier les connaissances, les institutions, les acteurs et les territoires.

La contribution progressive de VivAfrik

C’est dans cette perspective que s’inscrit VivAfrik 2035.

Notre ambition n’est pas de prétendre incarner, à nous seuls, l’intelligence verte du continent. Elle est de contribuer progressivement à son infrastructure.

L’histoire éditoriale de VivAfrik constitue un premier socle. Autour de ce patrimoine, nous commençons à structurer des espaces consacrés aux analyses, aux ressources, aux pays, aux acteurs de l’économie verte et, à terme, à des données et produits de connaissance plus approfondis.

Certaines briques sont déjà visibles. D’autres demeurent en construction.

Notre responsabilité sera de les développer avec méthode : citer les sources, distinguer les faits des hypothèses, rendre visibles les limites, relier l’échelle continentale aux réalités locales et ne jamais présenter une ambition comme une réalisation acquise.

L’Afrique n’a pas besoin d’une intelligence verte pour se refermer sur elle-même. Elle en a besoin pour contribuer au savoir mondial depuis une position plus forte, mieux éclairer ses propres décisions et prendre toute sa place dans la définition des transitions à venir.

Explorer VivAfrik Knowledge et découvrir comment nous construisons progressivement une connaissance africaine au service de la décision.

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