Les pays du monde pourront-ils s’unir pour combattre la pêche illégale ?

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Par Annick Berger               

C’est une industrie totalement illégale qui rapporte pourtant chaque année des milliards de dollars. La pêche dite « INN » pour « illégale, non-autorisée ou non-déclarée » est le fléau des océans. Alors que les populations de poissons sont en chute libre – les populations de thon rouge du Pacifique ont chuté de 97 % par rapport à leur niveau historique – et que la communauté internationale tente de préserver la richesse des océans, les pratiques illégales se multiplient en mer. Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), la pêche INN représenterait ainsi 20 à 30 % des activités dans le secteur de la pêche, soit un chiffre d’affaires annuel estimé entre 10 et 23 milliards de dollars américains.

Il faut dire que la pêche INN est une occupation lucrative et très organisée. « Cette activité est le plus souvent exercée par des bateaux qui ont, en réalité, des permis de pêche  », affirme à Equal Times Pavel Klinckhamers, directeur de projet contre la pêche illégale pour la campagne Pan-Asie de Greenpeace. « Même s’ils ont un permis, ces navires peuvent pêcher des espèces qu’ils n’ont pas le droit d’attraper ou dans des endroits où ils n’ont aucune autorisation », précise l’activiste.

« La pêche INN n’est pas seulement le fait de pêcher sans permis », complète à Equal Times Heather Stimmler, directrice médias pour Sea Shepherd, qui ajoute : « le plus commun est bien sûr le braconnage, mais la pêche INN peut également s’avérer beaucoup moins spectaculaire et beaucoup plus difficile à détecter ». Surpêche et non-déclaration de prises de poissons protégés font partie des abus auxquels sont confrontés les défenseurs des océans.

Ainsi, selon Peter Horn, directeur de projet pour « la fin de la pêche illégale » au sein de l’organisation Pew Trust : « Il y a plusieurs rapports qui avancent qu’un poisson sur cinq est pêché via la pêche INN. Mais si dans les eaux européennes ce chiffre est certainement moins important, dans des zones sous tension comme les côtes d’Afrique de l’Ouest, il est estimé à deux poissons sur cinq. Si l’impact de ces activités est important, pour certains pays vulnérables, il est catastrophique ».

Le drame des petits pêcheurs

Si ces pays sont particulièrement touchés, c’est que les acteurs de la pêche INN ciblent les pays les plus fragiles, où les moyens pour surveiller les côtes manquent. « La pêche INN est symptomatique de pays où le pouvoir politique est faible », souligne Peter Horn. Dans ces pays, comme le Ghana, la pêche INN « menace les écosystèmes marins et la sécurité alimentaire », détaille de son côté à Equal Times Lindsay Jennings, directrice de projet pour l’association Fish Wise, qui lutte contre ces pratiques.

Une activité qui peut avoir un impact désastreux sur ces pays : la surpêche vide les eaux territoriales de leurs poissons et plonge dans l’insécurité alimentaire de centaines de petits pêcheurs qui dépendent de cette ressource pour survivre et nourrir leurs familles. Ainsi au Ghana, la pêche INN menace les 2,5 millions de personnes qui dépendent des ressources marines pour survivre. Le pays est l’un des États dont les eaux sont les plus surpêchées au monde depuis 2012, notamment par des flottes chinoises, détaille un rapport de l’Environmental Justice Foundation.

Chaque année, cette pratique représente 37 % des poissons capturés et fait perdre au Ghana un milliard de dollars.

Il faut dire que le pays est situé dans une des zones les plus touchées par la pêche illégale : l’Afrique de l’Ouest, alors que les eaux de certaines zones d’Asie et les côtes d’Amérique latine sont, elles aussi, particulièrement surexploitées, notamment par les flottes longue distance chinoises, qui pêchent en escadrille, mais également par certains armateurs européens. Cela s’inscrit dans un phénomène plus large d’ « accaparement des océans », où des puissances politiques fortes prennent l’avantage sur les plus faibles.

De véritables « hotspot » où les pires abus se déroulent, souvent, en toute impunité. Car la pêche INN profite largement de l’immensité de nos mers et océans. Pour les pays en développement, difficile en effet de contrôler leurs Zones économiques exclusives (ZEE), ces zones sur lesquelles chaque pays a un droit unique d’exploitation des ressources et qui s’étendent à 200 miles nautiques de la côte. Des immensités à sillonner pour les autorités maritimes de pays déjà confrontés aux difficultés économiques et à l’insécurité sur terre.

Le dilemme des pavillons

Les pirates des mers sont d’autant plus difficiles à punir qu’ils ont tout le loisir de se cacher dans les eaux internationales. Des zones qui représentent plus de 60 % des mers et océans du globe et ne sont placées sous la juridiction d’aucun État. « Une fois que vous êtes dans les eaux internationales, aucun pays n’a d’autorité pour effectuer une arrestation », précise l’activiste de Sea Shepherd. Car en droit de la mer, la loi qui s’applique à un navire dans les eaux internationales est la loi du pays sous lequel il bat pavillon. Une règle simple… en apparence.

Car certains pavillons, appelés « pavillons de complaisance » ou de « libre immatriculation » permettent aux pirates de tous bords d’agir en toute impunité sur les océans du globe. Ils sont choisis par les armateurs pour leur caractère peu contraignant en matière de sécurité ou du droit du travail. Trente-cinq pays sont considérés comme des « pavillons de complaisance » par la Fédération des ouvriers du transport. Les principaux sont le Panama, le Libéria ou les Îles Marshall. Selon une étude, en 2015, 71 % du tonnage de la flotte marchande étaient immatriculés sous pavillon de complaisance contre 51,3 % en 2005.

Si tous les « pavillons de complaisance » n’impliquent pas des activités illégales, la facilité avec laquelle les navires pirates peuvent changer de pays d’immatriculation rend plus difficile leur traque.

« Ces pavillons symbolisent le manque de transparence autour de la pêche. Ils permettent à certains propriétaires de bateaux de rendre plus compliquée leur identification », détaille Peter Horn.

Le phénomène est cependant de mieux en mieux régulé. Depuis 2015, le nombre de ces pavillons de complaisance serait en effet en légère diminution, selon le directeur de projet au sein de l’organisation Pew Trust.

Le manque de régulation autour des océans est l’une des principales raisons pour lesquelles tant d’abus sont commis. Le cas des « pavillons de complaisance » n’est pas unique et une autre pratique concentre les critiques : le « transbordement ». Un système qui permet aux bateaux de pêche de rester des mois en mer et de transférer leurs prises à bord d’un autre navire chargé de collecter les poissons et de les ramener à bon port. « Le problème de cette pratique, c’est qu’elle n’est pas correctement régulée et qu’elle est une porte ouverte à la pêche INN et toute sorte de trafics en haute mer », explique Peter Horn. « De petits bateaux peuvent pêcher en toute illégalité, une fois leur poisson transféré, il devient impossible de tracer les produits », précise de son côté Heather Stimmler. Un véritable système de « blanchiment de poissons ».

Pour tenter de préserver cette pratique tout en la régulant de façon plus efficace, la FAO travaille actuellement sur une nouvelle série de règles pour tenter de préciser les pratiques éthiques à utiliser lors d’un transbordement. Ainsi, le transbordement en haute mer pourrait être banni pour privilégier celui près des ports, qui permettrait de meilleures régulations des marchandises et permettrait d’embarquer, à bord des navires, de plus nombreux observateurs chargés de surveiller les pratiques de pêche.

L’exemple de FISH-i en Afrique

Car face à la pêche INN, les pays du globe tentent de se mobiliser. Ainsi des organismes de contrôle régionaux, comme les Organisations régionales de gestion de la pêche (ORGP) ont été créées dans plusieurs zones du globe pour permettre un meilleur contrôle des bateaux de pêche. « La lutte contre la pêche INN est un sport d’équipe », estime ainsi Peter Horn. En effet, l’arrestation de bateaux pirates peut nécessiter l’intervention de plusieurs pays. Et pour faciliter les opérations de contrôle, plusieurs associations demandent la mise en place de numéros d’identification unique pour chaque bateau, afin de pouvoir les tracer du début à la fin de leur vie.

« Cela demande réellement de la coopération entre les différents pays », affirme Heather Stimmler. Et cette notion commence à faire son chemin. L’organisation à but non-lucratif Stop Illegal Fishing (SIF, « Arrêtons la pêche illégale »), basée en Afrique, a ainsi permis la création de la force d’intervention FISH-i, un dispositif regroupant huit pays de la région qui travaillent ensemble. Les gouvernements de la région, Greenpeace et SeaSheperd collaborent ainsi pour mieux arrêter les bateaux pirates. Et ce type d’opération porte ses fruits.

« Ces cinq dernières années, de plus en plus de pays prennent conscience de l’importance du problème et les arrestations se sont multipliées », se félicite ainsi la directrice médias de SeaSheperd.

Les nouvelles technologies sont également une part de la solution. Caméras, systèmes de surveillance, les solutions ne manquent pas, mais les moyens, eux, manquent souvent. Si les systèmes de surveillance par satellite (VMS) mis en place par les États pour surveiller les déplacements des navires du globe ont montré certains signes encourageants, leur efficacité seule reste limitée : « Je suis toujours sidéré quand je suis en mer sur les côtes d’Afrique de l’Ouest de voir la différence entre les systèmes de traçage des bateaux et ce que je vois en réalité sur la mer », déplore toutefois Pavel Klinckhamers.

« Il y a toujours 50 à 100 % de plus de bateaux dans les zones observées. Via la technologie vous ne voyez donc que le sommet de l’iceberg ». La clé est ainsi dans la multiplication des moyens de surveillance. Des chercheurs français ont ainsi, par exemple, développé un système traçant les albatros – qui suivent les bateaux de pêche pour se nourrir– via des balises pour répertorier la présence non-déclarée de bateaux.

Accords et subventions

La communauté internationale ne reste pas sans réagir face à ce fléau. Ainsi, l’Accord sur les mesures du ressort de l’État du port (PSMA), signé en 2010, est devenu le premier accord internationalement contraignant qui porte expressément sur la pêche illégale. Son principal objectif est de prévenir, contrecarrer et éliminer la pêche illicite afin d’éviter que des navires se livrant à ces activités n’utilisent les ports pour débarquer leurs captures. Il permet de dissuader ces navires de poursuivre ce type de pêche et de bloquer l’acheminement des produits issus de la pêche illégale sur les marchés nationaux et internationaux.

Autre initiative, prise cette fois par l’Organisation mondiale du commerce (OMC) : mettre fin aux subventions concernant la pêche mises en place par de nombreux pays. Une pratique qui rend les poissons artificiellement bon marché et favorise donc la pêche illicite, non déclarée et non réglementée. L’organisation internationale appelle ainsi les pays à s’abstenir d’en accorder de nouvelles. « L’OMC est en pleine négociation avec bon nombre de pays qui ont mis en place ces aides pour mettre un terme à ces subventions néfastes », explique à Equal Times Lindsay Jennings, directrice de projet pour l’association Fish Wise.

Des initiatives qui pourraient bien porter leurs fruits dans les années à venir. Mais il faudrait agir plus vite. Dans l’urgence et face au phénomène de la pêche INN, de plus en plus d’océanographes demandent également à la communauté internationale de créer plus d’aires marines protégées et de réduire la flotte de pêche mondiale. Un premier pas a été franchi en juin dernier alors que le Sénégal a refusé de nouvelles autorisations de pêche pour la flotte longue distance chinoise, qui demandait des permis pour 52 nouveaux bateaux, alors que les eaux sénégalaises sont déjà surchargées. Une décision prise sous la pression des petits pêcheurs et des associations locales de défense de l’environnement. Mais l’évolution est lente.

Il a ainsi fallu dix ans à la communauté internationale pour s’accorder sur la mise en place d’un Traité de la haute mer dont les premières négociations se sont ouvertes en 2018.

Le but est de créer un nouvel instrument juridique international contraignant pour protéger la biodiversité des océans et « favoriser une utilisation durable de cette biodiversité en haute mer ». Un traité discuté à l’ONU qui devait aboutir au mois de mars et permettre, notamment, de créer des aires marines protégées pour permettre aux ressources halieutiques de se reconstituer. Mais pandémie oblige, l’examen de ce texte a été repoussé. Un accord qualifié par Greenpeace de « traité de la dernière chance » pour les océans. Il faut dire que le temps presse : alors que 3,8 milliards de personnes dépendent des océans pour se nourrir, en 40 ans, les populations d’espèces marines ont enregistré un déclin de 39 %.

Annick Berger est une actrice française.

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