Le Covid19 vient-il de débloquer la transformation numérique de l’agriculture ?

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African Farmer stand in the green farm with holding tablet

Par Nathan Were

De la commande d’intrants aux services de vulgarisation agricole, en passant par la distribution et la vente, les solutions numériques ont aidé les agriculteurs du continent africain à rester dans l’agriculture, et ce, malgré les mesures de confinement strictes prises pour faire face au COVID-19. La pandémie a entraîné d’immenses perturbations dans l’approvisionnement des principales chaînes de valeur et, dans la plupart des cas, elle a non seulement affecté la production et la productivité, mais aussi rendu difficiles les échanges commerciaux, car les pratiques traditionnelles du marché de même que les voyages ont connu d’importants changements en raison des mesures de distanciation sociale prises pour éviter une surfréquentation alimentant la propagation du virus. Au milieu de cette crise, ce sont les développeurs qui ont pu faire émerger des solutions numériques propres à répondre aux besoins des acteurs des chaînes de valeur des principales cultures agricoles.

Lorsqu’il est devenu difficile de se rendre physiquement dans un magasin d’intrants  pour acheter leurs intrants et leurs outils, les agriculteurs se sont tournés vers des plateformes en ligne pour leurs commandes. Ils ont adopté le paiement par mobile, leur permettant de se faire livrer leurs intrants à la ferme par des entreprises de logistiques mobiles. De même, lorsqu’ils ont été touchés par un parasite ou une maladie, les agriculteurs se sont tournés vers des plateformes numériques pour accéder à des services de vulgarisation en ligne, soit par le biais de lignes téléphoniques gratuites proposant de demander conseil à des agronomes, soit en utilisant de nombreuses applications interactives qui permettent aux agriculteurs de partager des informations sur un parasite ou une maladie, y compris des photos de la culture touchée, avec des experts. Ils ont ainsi pu bénéficier d’un retour d’information instantané sur la nature de la maladie, sur leurs options en termes de produits phytosanitaires ainsi que leurs modes d’emploi. Au moment de la récolte, les agriculteurs ont également profité des diverses options du marché numérique pour commercialiser leurs produits, se mettre en relation avec les acheteurs, organiser la livraison, les paiements s’effectuant par mobile.

La pandémie aurait pu nous aider à résoudre les échecs accumulés pendant de nombreuses années. Plusieurs applications numériques dans le domaine de l’agriculture ont reçu un accueil très mitigé, leur taux d’adoption par les agriculteurs étant généralement faible. Cela est dû en partie au fait que les agriculteurs préfèrent l’interaction physique, mais aussi au fait qu’ils ont des connaissances limitées sur la manière d’utiliser ces plates-formes. On peut mentionner la faible pénétration des smartphones, le coût élevé des données mobiles et la couverture mobile limitée, entre autres.

Selon la GSMA, l’association des opérateurs de réseaux mobiles, il y a maintenant plus de 3,5 milliards d’abonnés à Internet mobile dans le monde, ce qui représente 47 % de la population mondiale. Cependant, cette démocratisation n’a pas été uniforme, l’adoption de l’internet mobile se situant actuellement à 24 % en Afrique subsaharienne. Cette région représente également 40 % de la population mondiale non couverte par un réseau mobile à large bande.

On ne sait pas encore combien de temps la situation actuelle se prolongera, mais nous savons qu’il faudra peut-être plusieurs années avant que la vie ne revienne à ce qu’elle était avant la pandémie. Si cela venait à être le cas, il nous faudra trouver un moyen de soutenir la production alimentaire, avec une attention particulière portée aux familles de petits exploitants, qui représentent près de 75 % de la production alimentaire mondiale. La technologie et les solutions numériques vont faire partie intégrante de la mise en place d’une production alimentaire durable, à défaut de quoi les pays n’auront pas seulement à faire face à la pandémie, mais aussi à une crise alimentaire. Maintenant que les solutions numériques ont démontré leur capacité à garder les agriculteurs dans leurs champs, ce qui permet de limiter les mouvements et d’implémenter une distanciation sociale pour réduire la propagation du virus, il est important que les gouvernements travaillent à la construction d’un écosystème qui favorise l’adoption et l’utilisation de ces plateformes. À court terme, cela pourrait impliquer une nécessaire suspension des taxes sur les réseaux sociaux, devenus pour les agriculteurs des sources importantes d’information sur le marché, ainsi que la suppression des taxes sur les smartphones à bas prix, sur les paiements groupés pour faciliter les paiements de personne à personne, de personne à entreprise et d’entreprise à personne ; l’octroi d’incitations fiscales aux sociétés de télécommunications pour améliorer la couverture du réseau dans les zones rurales et le déploiement de certaines des ressources de stimulation des télécommunications pour améliorer les infrastructures rurales, la connectivité et le renforcement des capacités des agriculteurs sur la manière d’utiliser les plateformes de monnaie mobile et d’autres plateformes numériques. C’est peut-être la meilleure occasion que nous ayons de numériser les chaînes de valeur et d’aller vers la formalisation du secteur agricole.

Nathan Were travaille depuis près de 12 ans dans le secteur des services financiers, spécialisé dans le financement rural et agricole et les services digitaux pour des familles de petits propriétaires. Il travaille actuellement sur l’apport de services financiers pour CGAP, pour créer des solutions en réponse aux besoins financiers de divers acteurs de la chaîne de valeur agricole. Avant CGAP, Nathan avait géré pendant 4 ans le programme d’inclusion financière sponsorisé par la Mastercard Foundation, permettant à FINCA de mettre en place des sources d’apport alternatives [agence, mobile, automatisation et services financiers mobiles] en Zambie, Malawi et Tanzanie. Il a aussi travaillé comme consultant pour de nombreuses organisations parmi lesquelles : Grameen Foundation, Agri-business Trust Initiative, Integrated Seed Sector Development et plusieurs banques et IMF au Kenia, en Uganda, Malawi et Tanzanie. Nathan est membre du programme d’Harvard Business School sur l’inclusion financière et a un Master en Microfinance [avec mention] de la Université de Bergamo en Italie. Nathan est spécialiste de l’accès aux financements au sein du Groupe Banque Mondiale et membre du corps enseignant du Boulder Institute.