Approvisionnement alimentaire : l’Afrique sur la corde raide face au conflit russo-ukrainien

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Bien qu’ils ne soient pas logés à la même enseigne, les pays africains sont globalement très dépendants des importations de denrées alimentaires en provenance de la Russie et de l’Ukraine. En cas d’enlisement du conflit, la situation pourrait devenir intenable pour plusieurs pays du continent.  

C’est une véritable guerre dans la guerre. Le président russe, Vladimir Poutine, vient de dégainer une nouvelle arme pour peser davantage sur la scène diplomatique internationale.

Le maître du Kremlin mise désormais sur les céréales et les engrais comme arme géopolitique de très longue portée. Lors d’un entretien téléphonique avec le Premier ministre italien, Mario Draghi, il s’est dit prêt à aider à « surmonter la crise alimentaire » provoquée par le blocage de céréales ukrainiennes et russes, en raison du conflit en cours, sous réserve d’une levée des sanctions contre Moscou. 

« La Russie est prête à apporter une contribution significative pour surmonter la crise alimentaire grâce à l’exportation de céréales et d’engrais, sous réserve de la levée par l’Occident des restrictions à motivation politique », a déclaré M. Poutine, cité dans un communiqué du Kremlin, qui précise que l’appel téléphonique a eu lieu « à l’initiative de la partie italienne ».

Le chef d’Etat russe a également affirmé que les accusations occidentales selon lesquelles Moscou bloque les exportations de céréales ukrainiennes n’étaient « pas fondées ».

« Les difficultés apparues sont liées, entre autres, à des perturbations dans le fonctionnement des chaînes de production et de logistique, ainsi qu’à la politique financière des pays occidentaux pendant la pandémie de coronavirus. La situation s’est aggravée en raison des restrictions anti-russes imposées par les Etats-Unis et l’Union européenne », a-t-il assuré.

L’arme alimentaire dont dispose le Kremlin est d’autant plus redoutable que le pays des tsars et l’Ukraine figurent parmi les principaux greniers à blé du monde. Les deux pays représentent ensemble plus de 30% des exportations mondiales de blé. Ils sont aussi des exportateurs majeurs de maïs, de colza et d’huile de tournesol.

Par ailleurs, la Russie est un acteur de premier plan sur le marché des engrais. Selon la banque néerlandaise Rabobank, elle contribue bon an, mal an à hauteur de 20 % aux exportations des engrais azotés à l’échelle mondiale. Avec son allié et voisin biélorusse, actuellement sous sanctions, la Russie représente aussi 40 % des exportations mondiales de potassium.

Cascade de restrictions sur les exportations

Le protectionnisme croissant dont font preuve plusieurs pays apporte de l’eau au moulin du Kremlin. L’Inde, deuxième producteur mondial de céréales (110 millions de tonnes en 2020), a déjà interdit les exportations de blé et imposé des restrictions sur les exportations de sucre pour « protéger ses réserves et réduire l’inflation ». Le même argument a été invoqué par la Malaisie pour motiver la suspension de ses exportations de poulet, tandis que l’Iran a interdit les exportations de pommes de terre. Au total, 22 pays ont adopté des restrictions sur les exportations de produits agricoles depuis le début de la guerre en Ukraine, selon l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (International Food Policy Research Institute, Ifpri), bloquant ainsi les exportations de l’équivalent de 17,3 % des calories échangées dans le monde. Les sécheresses qui sévissent en Europe, en Inde, en Amérique du Sud et dans certaines régions du continent africain renforcent davantage les tensions. De quoi faire planer le spectre d’une crise alimentaire sans précédent à l’échelle planétaire.

Bien qu’elle dispose de 60% des terres arables non exploitées à l’échelle mondiale et d’une main-d’œuvre agricole abondante, l’Afrique est en première ligne face à cette crise.

Selon les statistiques du Centre du commerce international (ITC), une agence conjointe de l’Organisation mondiale du commerce et de l’Organisation des Nations unies, les pays africains ont importé des produits agricoles d’une valeur de 4 milliards de dollars en provenance de la Russie en 2020. Le blé représentait 90 % de ces produits, et l’huile de tournesol 6 %. L’Ukraine a quant à elle, exporté des produits agricoles d’une valeur globale de 2,9 milliards de dollars vers l’Afrique en 2020. Environ 48 % de ces produits étaient du blé, 31 % du maïs, le reste étant constitué d’huile de tournesol, d’orge et de soja.

Une récente étude du Policy Center for the New South, un think tank basé au Maroc, a révélé que 16 pays africains regroupant 374 millions d’habitants, soit près de 40% de la population du continent, dépendent à hauteur de 56% ou plus du blé russe et ukrainien. Les plus forts taux de dépendance ont été enregistrés en Erythrée (100%), en Somalie (90%), aux Seychelles (90%), en RDC (85%) et en Egypte (80%), d’après cette étude intitulée « Les conséquences de l’invasion de l’Ukraine par la Russie pour l’approvisionnement de l’Afrique en blé ».

L’Union africaine se saisit du dossier

Solagro, un cabinet de conseil spécialisé dans l’agroécologie, a lui aussi, établi un classement des pays les plus vulnérables aux importations de blé provenant d’Ukraine et de la Russie en prenant en compte trois critères : le poids du blé dans l’alimentation, la part des importations dans la consommation intérieure de blé et la part de la consommation humaine dans la consommation intérieure de blé.          

Son étude intitulée « Le blé : Limiter la dépendance aux importations » a fait ressortir que les pays d’Afrique du Nord – à l’exception de l’Algérie- et plusieurs pays d’Afrique subsaharienne cumulent les trois critères de vulnérabilité aux importations de blé provenant de la région de la mer Noire. Dix pays africains figurent en effet dans le top 20 du classement des pays les plus vulnérables à l’échelle planétaire. Il s’agit, dans l’ordre, de la RDC, de la Tunisie, de la Libye, de l’Egypte, de la Mauritanie, de la Namibie, de la Gambie, du Kenya, du Maroc et de l’Afrique du Sud.

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Cette forte vulnérabilité explique en partie la neutralité relative qu’observent les pays africains dans le conflit russo-ukrainien. Début mars, 17 pays africains s’étaient abstenus de voter la résolution des Nations unies condamnant « l’agression contre l’Ukraine » par la Russie. L’Erythrée a voté contre cette résolution, et une dizaine de pays du continent ont préféré s’absenter.

La majorité des pays africains défendent une position de « non-alignés », comme en a attesté la récente tournée du chancelier allemand, Olaf Scholz, en Afrique. « Nous ne voulons pas être alignés sur ce conflit, très clairement, nous voulons la paix. Même si nous condamnons l’invasion, nous travaillons pour une désescalade, nous travaillons pour un cessez-le-feu, pour le dialogue, c’est la position africaine », a martelé le président sénégalais Macky Sall, à l’issue de sa rencontre avec le chef de l’exécutif allemand.

Le dirigeant sénégalais qui assure actuellement la présidence de l’Union africaine (UA), a également annoncé avoir reçu le mandat de l’institution pour se rendre en Russie et en Ukraine, afin de porter la voix de l’Afrique. « Nous avons plaidé pour un cessez-le-feu, pour la fin de la guerre et pour la libération de tous les produits alimentaires afin que le monde ne connaisse pas de famine après deux ans de covid et presque trois mois de guerre », a-t-il déclaré lors du forum annuel de la Fondation Mo Ibrahim, tenu du 25 au 27 mai. Et d’ajouter : « il y a de multiples initiatives pour demander aux pays qui ont des stocks (de céréales) de les libérer […] et de faire en sorte que la Russie puisse autoriser l’exportation de céréales depuis l’Ukraine et puisse aussi en exporter elle-même. Telle est la position africaine ».

(agenceecofin.com)