Souveraineté laitière au Sénégal : A Saly, chercheurs, États et producteurs unissent leurs forces pour transformer durablement la filière

La 5ème édition des Rencontres internationales « Lait, vecteur de développement » s’est ouverte ce mardi 12 mai 2026 à Saly Portudal dans un contexte marqué par les défis de souveraineté alimentaire, de résilience climatique et de transformation durable des systèmes agroalimentaires africains. Co-organisé par le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD), l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE) et l’Institut sénégalais de recherche agricole (ISRA), cet événement international réunit pendant trois jours (du 12 au 14 mai 2026) chercheurs, éleveurs, industriels, décideurs publics, organisations professionnelles et partenaires techniques autour des enjeux scientifiques, économiques et stratégiques de la filière lait.

Au cœur des discussions figure une ambition désormais clairement affichée par le Sénégal et les organisations régionales : réduire la dépendance aux importations de produits laitiers et construire une véritable souveraineté laitière en Afrique de l’Ouest.

Le Sénégal mise sur une approche globale de la souveraineté laitière

Présent à ces rencontres, le professeur Abdoulaye Dieng, conseiller technique au ministère de l’Agriculture, de la Souveraineté alimentaire et de l’Élevage, estime que ces échanges doivent permettre d’accélérer le développement de la production locale.

« Ces cinquièmes rencontres internationales sont organisées pour booster la production laitière dans nos pays, tout en identifiant les principales contraintes qui freinent le développement de la filière », a-t-il déclaré.

Pour lui, la recherche scientifique doit jouer un rôle central dans cette transformation, en collaboration avec l’ensemble des acteurs de la chaîne de valeur.

« L’objectif est de faire en sorte que les connaissances scientifiques accompagnent le développement de la filière, en collaboration avec tous les acteurs : les producteurs, les transformateurs, les industriels et les organisations faîtières », a expliqué Abdoulaye Dieng.

Le Sénégal ambitionne aujourd’hui de réduire progressivement sa dépendance aux importations de lait en poudre grâce à une meilleure valorisation de la production locale.

Cependant, le conseiller technique rappelle que les difficultés restent nombreuses. Les pays africains disposent souvent d’un cheptel à faible potentiel de production et sont confrontés à des contraintes alimentaires et sanitaires importantes.

« Nous comptons sur la science et la technique pour améliorer à la fois la productivité et l’ensemble de la filière », a-t-il indiqué.

Le défi crucial de la collecte et de la transformation du lait local

Au-delà de la production, l’un des principaux défis reste celui de la collecte du lait. Produit hautement périssable, le lait nécessite des infrastructures adaptées de conservation, de transport et de transformation.

Selon Abdoulaye Dieng, cette question constitue aujourd’hui l’un des principaux goulots d’étranglement de la filière.

« Aujourd’hui, une grande partie des industriels transforme du lait en poudre importé. Pour transformer davantage de lait local, il faudrait produire une masse critique suffisante et résoudre le problème de la collecte du lait », a-t-il expliqué.

Les coûts élevés liés à la chaîne du froid et aux infrastructures compliquent encore davantage le développement d’un système performant de collecte à l’échelle nationale.

Pour les participants aux rencontres de Saly, le défi consiste désormais à construire une filière compétitive capable de produire un lait local accessible aux populations.

« L’objectif n’est pas seulement de produire plus de lait, mais de produire un lait accessible à un prix raisonnable pour les populations. Car si le lait local reste trop cher, les importations continueront naturellement à dominer le marché », a averti Abdoulaye Dieng.

Des programmes structurants pour accélérer l’autosuffisance

Les autorités sénégalaises misent également sur plusieurs initiatives pour renforcer durablement la filière. Parmi elles figure notamment le programme « Une femme, une vache », destiné à soutenir la production familiale et l’autonomisation économique des femmes rurales.

D’autres projets structurants visent à améliorer progressivement l’autosuffisance et la souveraineté en matière de lait et de produits laitiers.

Pour Abdoulaye Dieng, les acquis accumulés au fil des cinq éditions des Rencontres internationales constituent aujourd’hui une base importante pour orienter les politiques publiques et accélérer la transformation de la filière.

« C’est possible, même si cela demande des efforts considérables. Il faut agir sur plusieurs leviers : l’alimentation animale, la génétique, la santé animale et les circuits de commercialisation », a-t-il conclu.

À travers cette cinquième édition organisée à Saly après celles de Rennes, Rabat, Dakar et Tunis, le Sénégal, la CEDEAO et leurs partenaires scientifiques affichent ainsi une volonté commune : faire du lait un levier stratégique de souveraineté alimentaire, de création d’emplois et de développement durable pour l’Afrique de l’Ouest.

Le lait, un produit désormais stratégique pour la CEDEAO

Longtemps concentrée sur les céréales comme le riz, le maïs ou le sorgho, la politique agricole régionale ouest-africaine a progressivement intégré le lait parmi les filières prioritaires.

Selon Kanfitin Konlani, Directeur exécutif de l’Agence régionale pour l’agriculture et l’alimentation de la CEDEAO, cette évolution résulte de la prise de conscience du poids économique et social de la filière laitière dans les économies rurales africaines.

« Il faut d’abord rappeler que la politique agricole de la CEDEAO avait, depuis longtemps, considéré comme prioritaires des produits tels que le riz, le maïs et le sorgho, avec une focalisation sur les céréales. Mais à un certain moment, nous nous sommes rendu compte que le lait est un produit très important ayant de forts impacts économiques. C’est ainsi que le lait est devenu un produit stratégique », a-t-il expliqué.

Dans cette dynamique, la CEDEAO a adopté dès 2020 une stratégie régionale offensive lait avec un objectif ambitieux : doubler la production de lait en Afrique de l’Ouest d’ici à 2030.

Pour atteindre cette cible, plusieurs programmes régionaux ont été mis en œuvre. Parmi eux figurent un programme d’appui au pastoralisme, un programme dédié aux organisations professionnelles et à l’emploi des jeunes, ainsi qu’un projet spécifique baptisé PAOLAO, axé sur la production, la collecte et la transformation du lait.

« Tout cela vise à avoir un impact concret, à booster la production laitière et à améliorer les conditions de vie des populations. Nous estimons que la filière lait locale a un impact très significatif sur l’économie locale, mais aussi sur la nutrition », a souligné Kanfitin Konlani.

La CEDEAO affirme également vouloir rapprocher les politiques publiques des producteurs locaux. À ce titre, 24 initiatives locales destinées à promouvoir l’emploi des jeunes dans la filière lait ont déjà été financées, tandis que 25 autres initiatives portant sur la collecte et la qualité du lait viennent d’être sélectionnées.

À Saly, la science mobilisée pour accompagner la transformation de la filière laitière

Pour les organisateurs, cette cinquième édition des Rencontres internationales intervient à un moment décisif pour l’avenir des systèmes alimentaires africains.

Le Directeur régional du CIRAD, Ibra Touré, a rappelé que les crises climatiques, économiques et géopolitiques fragilisent aujourd’hui fortement les systèmes alimentaires, particulièrement en Afrique de l’Ouest.

Selon lui, la filière laitière représente un levier stratégique pour la sécurité alimentaire, l’emploi des jeunes et des femmes, mais aussi pour le développement territorial et pastoral.

Il a notamment insisté sur un paradoxe majeur : malgré une production régionale estimée à près de 5 milliards de litres de lait par an, moins de 2 % de cette production sont collectés et transformés localement, alors que les importations de produits laitiers continuent de croître.

Pour Ibra Touré, cette situation démontre l’urgence de construire des systèmes de collecte, de transformation et de commercialisation plus performants, plus inclusifs et plus durables.

Le responsable du CIRAD a également insisté sur la nécessité d’intégrer les enjeux climatiques dans le développement de la filière, notamment face à la pression sur les ressources naturelles, aux défis de disponibilité de l’eau et aux émissions de gaz à effet de serre.

Durant ces trois journées, chercheurs, industriels, éleveurs, producteurs et décideurs publics échangeront afin d’identifier des solutions adaptées aux réalités africaines. Le CIRAD plaide ainsi pour une coopération scientifique ouverte et orientée vers les besoins des acteurs de terrain.

Ibra Touré a enfin rappelé que le lait dépasse largement sa simple dimension alimentaire.

A l’en croire, il constitue également un moteur économique, un facteur de cohésion sociale et un outil essentiel de développement territorial pour les populations rurales.

Moctar FICOU / VivAfrik


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