Le Sénégal veut faire de la commande publique un levier de transformation des modes de production et de consommation. À travers un atelier national consacré aux achats publics durables et circulaires (APD/APC) dans l’environnement bâti, l’Autorité de régulation de la commande publique (ARCOP), avec l’appui du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), entend renforcer les capacités des acteurs et poser les bases d’une meilleure intégration des critères environnementaux dans les marchés publics.
Pendant trois jours (du 29 septembre au 1er octobre 2026), représentants des ministères, acteurs de la commande publique, collectivités territoriales, secteur privé, société civile et autres parties prenantes se penchent sur les moyens de traduire les principes de durabilité et de circularité dans les procédures d’achat public. L’objectif est notamment d’identifier les obstacles, les opportunités et les conditions nécessaires pour intégrer ces exigences depuis la définition du besoin jusqu’à l’exécution des marchés.
Pour le directeur général de l’ARCOP, Dr Moustapha Djitté, cette démarche s’inscrit dans la nouvelle trajectoire définie par le référentiel Sénégal 2050. Il y voit l’expression d’une prise de conscience sur la nécessité de réorienter l’acte d’achat public afin d’en faire un instrument de préservation de l’environnement, tout en inscrivant le Sénégal dans la dynamique internationale vers la neutralité écologique à l’horizon 2050.
Près de 3 000 milliards de FCFA en jeu
L’importance accordée à cette réforme tient notamment au poids financier de la commande publique. Selon le directeur général de l’ARCOP, près de 3 000 milliards de FCFA sont mobilisés chaque année dans ce cadre. Une masse financière qui confère aux achats de l’État et des autres entités publiques un potentiel important pour influencer les comportements du marché.
« Nous avons une responsabilité collective dans l’utilisation des ressources budgétaires consacrées à la réalisation des travaux et à l’acquisition des biens et services destinés aux communautés », souligne Dr Moustapha Djitté.
Pour lui, la commande publique ne peut donc plus être envisagée uniquement sous l’angle de l’acquisition au meilleur coût immédiat. Elle doit progressivement intégrer les conséquences environnementales et sociales des biens, services et travaux financés sur ressources publiques.
Cette évolution suppose notamment de tenir compte du cycle de vie global des produits et ouvrages. Autrement dit, le coût d’un bien ou d’un bâtiment ne devrait pas être apprécié uniquement au moment de son acquisition, mais également au regard de sa consommation de ressources, de son entretien, de sa durée d’utilisation, de sa consommation énergétique et, lorsque cela est pertinent, de sa fin de vie.
Une commande publique en pleine transformation
Cette évolution intervient dans un contexte où la commande publique sénégalaise connaît déjà de profondes mutations. Dématérialisation des procédures, développement des technologies numériques et arrivée progressive de l’intelligence artificielle transforment les pratiques et les rapports entre les différents acteurs.
Mais, estime le directeur général de l’ARCOP, cette modernisation doit également permettre de donner une nouvelle orientation à l’investissement public. Les stratégies de verdissement de la commande publique peuvent ainsi contribuer à replacer les dépenses publiques dans une perspective davantage compatible avec les objectifs environnementaux et sociaux.
« Elle doit désormais intégrer davantage les dimensions environnementales et sociales, depuis la définition du besoin jusqu’à l’exécution des marchés », indique-t-il.
Pour atteindre cet objectif, plusieurs conditions apparaissent nécessaires : adapter le cadre juridique, développer des instruments appropriés et renforcer les compétences des acheteurs publics. Ces derniers doivent notamment être mieux outillés sur les nouvelles réglementations, l’évaluation du coût sur l’ensemble du cycle de vie et la définition de critères environnementaux suffisamment solides pour être utilisés dans les procédures de passation des marchés.
L’ARCOP veut revoir les dossiers types de consultation
Cette volonté commence déjà à se traduire par des chantiers réglementaires. L’ARCOP travaille notamment à la relecture des dossiers types de consultation, afin de les adapter aux nouvelles exigences d’une commande publique capable d’accompagner des projets dits climato-intelligents.
La démarche se veut inclusive et associe les différents acteurs de l’écosystème, aussi bien publics que privés. L’objectif est d’aboutir à des outils qui tiennent compte des réalités du marché tout en intégrant davantage les exigences de protection de l’environnement.
La révision des textes doit également permettre d’introduire des clauses spécifiques susceptibles de limiter l’acquisition de biens et services peu favorables à la préservation de l’environnement.
Cette orientation marque une évolution importante : il ne s’agit plus seulement d’encourager les administrations à acheter différemment, mais de créer progressivement un cadre réglementaire permettant de faire évoluer l’offre disponible sur le marché.
Pourquoi commencer par le bâtiment ?
Le choix de l’environnement bâti comme point d’entrée n’est pas anodin. Le secteur du bâtiment et de la construction représente environ 7 % du PIB sénégalais, tandis que les marchés de travaux ont représenté 76,3 % de la valeur des marchés publics enregistrés entre 2017 et 2021.
Pour Al Hassane Diop, coordonnateur des achats publics durables et des partenariats publics-privé à l’ARCOP, ces chiffres expliquent la volonté de commencer par les marchés de travaux. « Commencer par le bâtiment sera beaucoup plus impactant », explique-t-il, estimant que cette démarche permettra de démontrer concrètement comment les dépenses publiques peuvent être réalisées tout en respectant des critères de durabilité.
L’idée est ensuite d’élargir progressivement l’approche aux marchés de fournitures et de services, afin d’installer durablement les critères environnementaux dans les dossiers de consultation.
Cette stratégie doit ainsi permettre de transformer progressivement la commande publique en un moteur de développement d’une offre plus respectueuse de l’environnement.
Sensibiliser au-delà de l’administration
Pour Al Hassane Diop, la transition vers les achats publics durables ne peut toutefois pas reposer sur les seules administrations. La formation organisée avec l’accompagnement du PNUE vise justement à sensibiliser l’ensemble des acteurs gravitant autour de la commande publique.
Il cite notamment le secteur privé, la société civile et les différentes structures intervenant dans les procédures de commande publique.
L’enjeu est de faire comprendre que les changements climatiques doivent nécessairement conduire à une évolution des modes de consommation et de production. Puisque l’État achète des biens et services, il doit pouvoir s’assurer que ceux-ci répondent progressivement à des exigences de durabilité et aux normes environnementales.
Mais cette transition pose une question centrale : quelles alternatives proposer aux administrations lorsque certains produits plus polluants sont encore largement disponibles sur le marché ?
L’offre du marché, un enjeu déterminant
C’est l’un des points sur lesquels insiste Al Hassane Diop. Pour lui, l’application effective des exigences environnementales dépendra aussi de la capacité du marché à proposer des solutions alternatives.
« Quand vous dites aux gens de changer de mode de consommation, il faut leur donner des alternatives », explique-t-il. L’enjeu consiste donc à identifier les produits et services durables déjà disponibles, mais également ceux qui ne le sont pas encore suffisamment, afin d’encourager les opérateurs privés à les développer et à les mettre à la disposition des acheteurs publics.
Cette question de l’offre est déterminante. Des exigences environnementales ambitieuses dans les marchés publics ne pourront produire pleinement leurs effets que si les entreprises disposent des capacités techniques et commerciales nécessaires pour répondre à la demande.
La commande publique peut ainsi jouer un double rôle : réduire l’empreinte environnementale des dépenses publiques et stimuler l’émergence d’un marché de biens et services plus durables.
Une volonté déjà inscrite dans la réglementation
Sur le niveau d’avancement du Sénégal, Al Hassane Diop distingue la volonté politique et réglementaire de son application concrète. Il estime que la volonté publique est déjà manifeste, notamment à travers les dispositions environnementales prévues dans le Code des marchés publics, la réglementation relative aux partenariats public-privé et les textes qui les accompagnent.
Le véritable défi se situe désormais dans la mise en œuvre effective de ces dispositions. Celle-ci nécessite, selon lui, de mieux connaître l’offre disponible, d’identifier les produits susceptibles de répondre aux nouvelles exigences et d’accompagner les opérateurs économiques dans leur capacité à fournir ces solutions.
Cette étape est essentielle pour éviter que la durabilité ne reste une exigence théorique dans les documents de marché.
Le bâtiment face à l’enjeu énergétique
L’urgence de cette transition apparaît également à travers les données relatives à la consommation énergétique. Dr Moustapha Djitté rappelle que le secteur résidentiel représentait 44,6 % de la consommation finale d’énergie en 2021. Il cite également des données de GlobalABC publiées en 2024 selon lesquelles la consommation d’électricité dans les bâtiments pourrait augmenter de plus de 200 % entre 2013 et 2030.
Dans ce contexte, les choix effectués lors de la conception et de la construction des bâtiments publics peuvent avoir des conséquences durables sur les besoins énergétiques, les coûts d’exploitation et l’utilisation des ressources.
Le directeur général de l’ARCOP souligne ainsi les mutations techniques et commerciales que connaît le secteur du bâtiment, mais aussi les effets d’une recherche permanente de compétitivité pouvant favoriser le recours à certains matériaux sensibles pour l’environnement.
La question n’est donc plus seulement de construire, mais de déterminer comment construire autrement, en privilégiant des bâtiments plus économes en ressources, plus résilients et mieux adaptés aux contraintes climatiques.
Vers une feuille de route nationale
Au terme de l’atelier, les participants doivent travailler à l’élaboration d’un projet de feuille de route et de plan d’action national sur les achats publics durables. Le document devra préciser les actions prioritaires, les institutions responsables, les premières étapes ainsi que les horizons de mise en œuvre à court, moyen et long termes.
La mise en place d’un comité de pilotage est également envisagée pour assurer la coordination et le suivi de la démarche.
À travers cette initiative, le Sénégal cherche ainsi à franchir une nouvelle étape dans la transformation de sa commande publique. L’ambition est de faire des ressources consacrées aux marchés publics un instrument capable d’influencer les pratiques économiques, de stimuler l’offre de solutions durables et d’accompagner la transition écologique.
Dans le secteur du bâtiment, où se concentre une part majeure de la commande publique, cette évolution pourrait surtout permettre de passer progressivement d’une logique centrée sur le coût immédiat à une approche prenant davantage en compte la performance environnementale, le coût du cycle de vie, la consommation énergétique et la circularité des matériaux.
Moctar FICOU / VivAfrik

