La déforestation s’intensifie dans les aires protégées du nord de la RDC

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Par Morgan Erickson-Davis        

La République démocratique du Congo (RDC) abrite la plus grande partie de la forêt tropicale humide d’Afrique. Autrefois denses, impénétrables et continues, les forêts sont aujourd’hui de plus en plus fragmentées. De nouvelles données satellitaires de l’université du Maryland (UMD) indiquent que 2021 pourrait encore être une année bien difficile pour le pays – en particulier pour sa partie nord.

D’après les données de l’UMD, entre 2002 et 2020, la RDC a perdu plus de 5 % de ses forêts primaires. Le phénomène s’est surtout accéléré après 2013, en particulier en 2020, enregistrant la deuxième plus grande perte forestière depuis le début de la collecte des données en 2002.

Les premières données collectées pour 2021 par le laboratoire Global Land Analysis and Discovery (GLAD) de l’UMD indiquent que la RDC pourrait être partie pour une nouvelle année de déforestation massive. Le laboratoire a détecté plusieurs pics de perte de forêt primaire en mars, avril et mai « anormalement élevés », par rapport aux chiffres relevés à la même période les années précédentes, avec une pointe la semaine du 12 avril, lorsque le taux de déforestation a plus que doublé.

La plus grande perte du couvert forestier de cette année semble se concentrer dans le nord du pays, avec les régions du Bas-Uélé, de la Mongala, de la Tshopo, du Haut-Uélé et de l’Ituri montrant des niveaux de déforestation particulièrement élevés. Les réserves et les parcs de la RDC sont eux aussi touchés ; les imageries et les données satellitaires révèlent de récentes incursions dans une forêt pourtant supposée être sous protection officielle.

La réserve de faune à okapis

À cheval sur les provinces de l’Ituri et du Haut-Uélé dans le nord-est de la RDC, la réserve de faune à okapis compte près de 670 000 hectares de forêt tropicale essentiellement vierge. La réserve est classée au Patrimoine mondial de l’UNESCO et est habitée par les peuples indigènes Efe et Mbuti. Elle doit son nom à l’un de ses plus célèbres et plus discrets habitants, l’Okapi (Okapia johnstoni). L’okapi ressemble à la girafe, mais avec un cou bien plus court, a des rayures blanches et noires comme le zèbre, et une langue pouvant atteindre jusqu’à 45 cm de long. Cet animal était méconnu du monde occidental jusqu’à ce que des explorateurs et chercheurs britanniques confirment l’existence de cette « licorne africaine » au début du 20e siècle.

Bien que l’aire de répartition de l’espèce couvrait une zone plus large dans le passé – notamment l’Ouganda – l’okapi à l’état sauvage vit désormais exclusivement dans les forêts du nord de la RDC. D’une manière générale, l’espèce ne semble pas en bonne posture. Les études menées dans la réserve de faune à okapis – qui abrite près de 5 000 okapis sur les 30 000 vivant à l’état sauvage dans le monde (suivant les estimations) – indiquent que l’espèce aurait perdu près de la moitié de sa population depuis les années 1990 et le début des années 2000 ; et le déclin semble se poursuivre. En raison de ce déclin, du nombre limité de l’espèce et des menaces permanentes, l’okapi a été classé en danger par l’UICN (Union internationale de conservation de la nature).

La réserve de faune à okapis a été dans le passé plutôt à l’abri de la déforestation par rapport aux autres forêts environnantes, et à la RDC dans son ensemble. La réserve a perdu 0,53 % de sa forêt primaire entre 2002 et 2020, contre 6,8 % pour l’Ituri et 7,1 % pour le Haut Uélé, selon les données recueillies par l’UMD. Mais la tendance est maintenant à la hausse même ici ; 2020 a connu la plus grande perte de forêt primaire enregistrée depuis 2002, et plusieurs pics de déforestation ont déjà été identifiés en 2021.

Les activités de déforestation les plus récentes se concentrent dans la partie sud de la réserve où les images satellitaires montrent une prolifération de défrichage le long d’une route et d’une rivière, et autour des habitations. La partie la plus éloignée du nord connait elle aussi une vague d’intrusions croissantes grignotant la forêt tropicale petit à petit et toujours plus loin.

Les menaces pesant sur la réserve de faune à okapis incluent l’expansion de l’agriculture, l’afflux de nouveaux arrivants dans la réserve, l’exploitation minière aurifère et le braconnage.

« Les mines attirent les gens désespérés ; pour les faire fonctionner, la viande de brousse est nécessaire car il faut nourrir les mineurs, et elles sont la cible d’actes d’extorsion par les miliciens armés et les militaires », expliquait John Lukas, cofondateur du projet de conservation de l’okapi, à Mongabay en 2019.

« Le défrichage massif de la forêt par les peuples immigrés est également une menace croissante, tout comme l’exploitation forestière dans certaines zones », a ajouté Lukas. « Le braconnage des éléphants est quant à lui en déclin mais demeure une réelle menace car les braconniers sont armés. »

L’aire protégée de Bili-Uéré

S’étendant le long de la frontière nord de la RDC et de la République centrafricaine, l’aire protégée de Bili-Uéré est une mosaïque de forêts tropicales humides, de savanes et de marécages, et est l’habitat d’une variété d’espèces sauvages, incluant des lions (Panthera leo), des éléphants de forêt (Loxodonta cyclotis), des hyènes tachetées (Crocuta crocuta) et des pangolins géants (Manis gigantea).

Selon certaines sources, Bili-Uéré abriterait aussi la plus grande population de chimpanzés de Schweinfurth (Pan troglodytes schweinfurthii) en Afrique. À cet endroit, les chimpanzés possèdent une culture de l’utilisation de l’outil unique et identifiée nulle part ailleurs.

« Nous avons découvert que les différents outils ont tous des caractéristiques propres à chacun », rapportait le chercheur primatologue Thurston C. Hicks de l’Institut Max Planck à Mongabay en 2019. « Les outils utilisés par certaines de nos communautés de chimpanzés pour attraper les fourmis légionnaires, ou Magnan, sont les plus grands qui aient été identifiés jusqu’ici pour la capture d’insectes en Afrique : environ 1,2 mètres de long, et jusqu’à 2,5 mètres pour certains ! Comme les piqures de ces fourmis sont très douloureuses, l’utilisation d’outils plus longs pour les capturer est vraiment judicieuse. Toutefois, on ne sait pas encore pourquoi ils les fabriquent si longs par rapport à ceux fabriqués par les autres populations. »

Bili-Uéré et sa faune subissent elles aussi des pressions croissantes. En plus du défrichage pratiqué pour l’agriculture vivrière, les gisements d’or et de diamants appâtent aussi bien les réfugiés que les habitants appauvris pour défricher la forêt et installer des mines de manière informelle. Selon les chercheurs, les réfugiés qui s’installent dans l’aire protégée du nord de la RDC viennent aussi de la République centrafricaine. Comme la zone est extrêmement sous-développée, bon nombre de ceux qui trouvent refuge dans la forêt comptent sur le braconnage et la viande de brousse pour survivre.

La perte de forêt primaire s’est accélérée pour atteindre un record à Bili Uéré en 2019, selon les données satellitaires de l’UMD. Après un très court ralentissement en 2020, la déforestation semble être de nouveau à la hausse, avec des premières données indiquant plusieurs pics de défrichage « inhabituellement élevés » au sein de la zone protégée en 2021.

« Si [les chimpanzés de Bili-Uéré] viennent à disparaitre, la tragédie de leur disparition sera aggravée par une perte inestimable : l’occasion de comprendre comment les traditions des grands singes traversent le temps et l’espace », avertissait Hicks lors d’un entretien accordé à Mongabay en 2019. « Nos activités volent à ces singes non seulement leurs forêts, mais aussi la “sagesse des anciens”, leurs solutions ingénieuses développées depuis des centaines ou des milliers de générations pour survivre au cœur de la forêt et dans la savane. »

Manque de volonté politique

L’agriculture itinérante sur brûlis et la collecte de bois de chauffage pour la production de charbon sont généralement considérées comme les facteurs majeurs de la déforestation en RDC, aggravés par l’exploitation forestière, les activités minières et l’agriculture industrielle. Les chercheurs estiment que les efforts de réforme ne se sont pas montrés suffisamment nombreux, essentiellement en raison de l’inaction du gouvernement.

« Il n’existe pas de plan national pour lutter contre la déforestation, c’est bien le problème », rapportait à Mongabay en 2020 Alain Engunda, coordinateur des formations au World Resources Institute de Kinshasa.

Un rapport publié par le Centre de recherche forestière internationale (CIFOR) en 2020 révèle que le gouvernement de la RDC n’a respecté aucune des promesses de réformes qui étaient nécessaires à la réalisation des objectifs d’augmentation du couvert forestier national de 58 % à 63,5 % d’ici 2030. Le CIFOR a cité « les changements politiques et le manque de finance, de capacité et de volonté politique » comme causes de cet échec.

Engunda a souligné que sa préoccupation majeure était la croissance vertigineuse de la population et de la demande en énergie.

« En 2010, Kinshasa, la capitale, comptait 8 millions d’habitants et ses besoins en charbon s’élevaient à environ 5 millions de m3 », a déclaré Engunda. « Cette année, la population de Kinshasa est passée à 15 millions d’habitants. « Si le gouvernement ne propose pas d’alternatives, les besoins en charbon vont exploser, car quand les gens n’ont pas d’électricité, ils abattent des arbres. »

« Si nous ne faisons rien pour changer les choses, la perte du couvert forestier continuera d’augmenter. »

Par Morgan Erickson-Davis, Rédacteur en chef chez Mongabay.com