Carbone et communautés locales : l’avenir des tourbières du bassin du Congo rassure

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  • – Les scientifiques ont indiqué que les premiers travaux, tout d’abord publiés dans la revue Nature, ne constituaient qu’une première étape. Les recherches continuent en effet de nous éclairer sur la formation des tourbières, sur les menaces qui pèsent sur elles, telles que les exploitations agricoles et forestières, et sur la manière dont les communautés de la région semblent cohabiter de manière durable.
  • – Les chercheurs estiment que les investissements dans la recherche et la protection des tourbières seront aussi profitables à la communauté internationale qu’aux populations locales, compte tenu des immenses réserves de carbone contenues dans la Cuvette centrale.
  • – Les chercheurs et les dirigeants congolais affirment qu’ils sont avides de protéger les tourbières pour le bénéfice de chacun, mais ils soulignent aussi qu’un soutien international sera nécessaire pour y parvenir. 

Les carottes de tourbe prélevées par Iain Lawson et ses collègues dans les zones marécageuses du bassin du Congo ne semblent pas avoir grand-chose à offrir à première vue – hormis de la matière végétale dans divers états de décomposition venant s’enchevêtrer entre des couches d’argile et de limon. Mais, ces échantillons, très ordinaires au premier regard, sont en réalité beaucoup plus prometteurs que ce qu’ils laissent entrevoir à l’œil nu. Selon Iain Lawson, ils sont très révélateurs de la « magnifique succession écologique » qui s’est développée dans cette zone reculée de la forêt tropicale du bassin du Congo.

« Vous pouvez voir assez distinctement l’herbe et le carex au fond du bassin et les plantes pionnières qui poussent en pleine terre, puis, un marécage de feuillus, et une variété d’espèces de palmiers », a poursuivi Iain Lawson, paléoécologiste de l’Université de St Andrews en Écosse. « Le paysage devient plus diversifié. »

Iain Lawson travaille au sein d’une équipe qui a attiré l’attention du monde entier sur ces tourbières géantes, d’une taille supérieure au quart de la France, en publiant en 2017 dans la revue Nature les conclusions de leurs études menées à la fois sur le terrain et par télédétection. Avant cela, les scientifiques n’avaient que de vagues connaissances sur la présence d’un marécage dans la zone forestière de la République du Congo et de la République démocratique du Congo (RDC). Ils soupçonnaient qu’il pouvait contenir certaines de ces matières végétales en décomposition riches en carbone, connues sous le nom de « tourbes ». (Les communautés humaines établies depuis longtemps dans la région ont, quant à elles, développé de solides connaissances sur les tourbières depuis des millénaires, tout comme l’incroyable arche de Noé, composé de mammifères, d’oiseaux et de végétaux, qui a trouvé refuge au sein de cet environnement complexe.)

Mais jusqu’ici, personne n’avait réussi à déterminer ni la profondeur ni l’étendue de la tourbe. L’équipe, dirigée par le phytoécologiste Simon Lewis et par Greta Dargie (doctorante à l’époque) de l’Université de Leeds, a identifié la tourbe dans à peu près chacun des échantillons analysés, et la quantité de carbone contenue dans la tourbe s’est révélée au-delà de toute attente. Ils avaient non seulement identifié le plus grand complexe de tourbe sous les tropiques, mais ils avaient également découvert qu’il contenait plus de 30 milliards de tonnes de carbone. Une réserve si colossale qu’elle augmentait les stocks de carbone de la tourbière tropicale de plus d’un tiers. Ce carbone s’est accumulé au cours des 10 600 dernières années (et peut-être plus), car la forêt marécageuse a bloqué le processus de libération du carbone lors de la décomposition des bactéries et des champignons.

Les tourbières de la Cuvette centrale forment aussi un environnement dynamique dépendant d’une alimentation en eau continue et en temps opportun. Deux cas de figure se présentent pour les tourbières et leur action sur l’environnement. Elles peuvent être soit une aubaine pour le climat, car en piégeant le carbone qu’elles contiennent, elles pourraient ralentir le réchauffement climatique, soit une « bombe à retardement » qui pourrait libérer l’équivalent de trois années d’émissions de gaz au niveau mondial dans l’atmosphère si elles venaient à être perturbées. Elles subissent des menaces à la fois immédiates et à plus long-terme. Les mesures mises en œuvre pour assurer leur protection – ou les activités menant à leur destruction – auront des répercussions sur les communautés humaines dans la région et à travers le monde.

Ces menaces potentielles dépendront des projets gouvernementaux des deux Congo, à savoir l’autorisation de drainage de certaines zones des tourbières par les entreprises agricoles, la plantation de palmiers à huile et d’autres cultures à forte valeur ajoutée. En complément, un certain nombre de sociétés pétrolières se sont montrées particulièrement intéressées par l’exploitation d’un gisement, prétendument massif, reposant sous la tourbière. La déforestation, qui sévit au-dessus des marécages, demeure aussi une menace récurrente. Autre signe alarmant pour le monde de la conservation : la RDC a déclaré qu’elle prévoyait de mettre fin à un moratoire de 19 ans sur l’octroi des licences aux entreprises étrangères.

Ève Bazaiba Masudi, ministre de l’Environnement et du Développement durable en RDC, a expliqué à Mongabay dans un courriel que le temps était venu de tourner la page de ce moratoire, mais que le pays prévoyait également de protéger les tourbières et les forêts nationales qui ont une valeur cruciale en matière de conservation.

Arlette Soudan-Nonault, ministre de l’Environnement, du Développement durable et du bassin du Congo de la République du Congo, a déclaré que les tourbières étaient un écosystème important non seulement pour les deux pays, « mais également pour la planète entière ».

Arlette Soudan-Nonault, ministre de l’Environnement, du Développement durable et du bassin du Congo de la République du Congo, a déclaré que les tourbières étaient un écosystème important non seulement pour les deux pays, « mais également pour la planète entière ».

Elle a ajouté que son pays s’était engagé à protéger les tourbières.

« Cela dit, nous ne sommes pas naïfs et nous n’avons pas l’intention de stopper notre développement juste pour que la planète respire mieux », a-t-elle précisé dans un courriel adressé à Mongabay. « L’inestimable service écosystémique que nos tourbières et nos forêts rendent à la planète ne pourra pas demeurer éternellement gratuit et cela, au détriment de l’aspiration de nos populations au mieux-être. »

Les chercheurs et les spécialistes de la conservation savent que les zones de tourbières qui ont été défrichées par les exploitations agricoles, forestières ou minières pourraient faire fondamentalement pencher la balance, et modifier les caractéristiques hydrologiques qui libèreraient des panaches invisibles de carbone, et participeraient ainsi au réchauffement climatique mondial. En même temps, ils savent aussi que la RDC et la République du Congo ont besoin d’aide pour à la fois protéger les tourbières et développer leur économie respective – c’est ce qui a été souligné par les dirigeants des deux pays.

« [L]a communauté internationale bénéficie de la contribution de cet écosystème en matière d’atténuation du réchauffement climatique et les congolais devraient bénéficier des efforts de cette conservation », a-t-elle ajouté.

Les menaces imminentes ont entrainé le déploiement d’efforts, visant à assurer la protection des tourbières, ainsi que des recherches pour mieux comprendre leurs secrets, et ce, dans l’espoir ultime de tirer des leçons du passé pour assurer l’avenir des tourbières.

La question, selon Julie Loisel, spécialiste des écosystèmes et chercheuse, est de déterminer s’« ils vont continuer de veiller à séquestrer le carbone dans le sol pour lutter contre le réchauffement climatique, ou au contraire s’ils vont commencer à brusquement le rejeter dans l’atmosphère si nous dégradons ces zones ? ».

Julie Loisel, qui n’a pas participé aux recherches menées en 2017 pour le rapport paru dans la revue Nature, est professeure adjointe à l’Université A&M Texas à College Station.

« Tout cela dépend vraiment des activités humaines », a-t-elle souligné. « En somme, cela dépend vraiment de nous. »

(pfbc-cbfp.org)