Lancement rapport : « L’argent d’outre-mer maintient les pays africains dans le carcan des combustibles fossiles »

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Au moins 132 milliards de dollars de financement dans les combustibles fossiles empêchent l’Afrique de bénéficier d’une transition juste, selon un nouveau rapport.       

3 mars 2022 – Le nouveau rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, publié le lundi 28 février, confirme une fois de plus que la crise climatique touche de manière disproportionnée les pays africains. Il démontre en outre que les impacts climatiques s’aggraveront plus tôt que prévu et qu’agir au niveau mondial est plus important de que ce qui avait été évalué précédemment. Et pourtant, l’Afrique accueille un nombre croissant de projets pétroliers, gaziers et charbonniers. Une nouvelle étude publiée aujourd’hui par BankTrack, Milieudefensie, Oil Change International et 19 partenaires africains, dont 350Africa, Alliance for Empowering Rural Communities (AERC) du Ghana et WEP Nigeria, révèle les milliards de dollars de financement, provenant en majorité d’institutions financières européennes, asiatiques et nord-américaines, qui mettent le continent en danger de s’enfermer dans les combustibles fossiles, malgré son énorme potentiel d’énergie renouvelable. En conséquence, l’Afrique court le risque de ne pas être en mesure de faire le saut nécessaire vers l’énergie durable à temps.

Des milliards provenant des combustibles fossiles à l’étranger

Entre 2016 et juin 2021, suite à l’adoption de l’Accord de Paris sur le climat, les institutions financières publiques et privées ont versé au moins 132 milliards de dollars en prêts et souscriptions dans 964 projets de gaz, de pétrole et de charbon en Afrique occidentale, orientale, centrale et australe. La grande majorité de ces financements proviennent d’institutions financières basées hors d’Afrique, qu’il s’agisse de banques commerciales ou d’institutions publiques telles que les banques de développement et les agences de crédit à l’exportation.

. Sur les 15 premières institutions financières à l’origine de cette somme, 10 sont des banques commerciales et cinq des institutions financières publiques.

. La majorité des plus grands financiers des combustibles fossiles sont originaires d’Amérique du Nord et d’Europe, en particulier des États-Unis, du Royaume-Uni et de la France. JPMorgan Chase, Standard Chartered et Barclays figurent tous dans le top 5 des établissements finançant les combustibles fossiles.

. La Banque de développement de la Chine est le principal bailleur de fonds des projets et des entreprises de combustibles fossiles en Afrique au cours de cette période.

Les banques basées en Amérique du Nord, en Europe et en Australie ont fourni ensemble un soutien financier de 73 milliards de dollars, soit 55 % du total versé. Les institutions financières basées en Asie, principalement en Chine et au Japon, ont fourni 42 milliards de dollars du montant total, soit 32 %. En revanche, les institutions financières basées en Afrique n’ont fourni que 15 milliards de dollars, soit 11 % du financement.

Le mythe du développement

L’industrie des combustibles fossiles ainsi que ses principaux financiers prétendent souvent que les projets de combustibles fossiles contribuent au développement économique et social de l’Afrique. Cependant, les projets mis en avant dans l’étude, notamment Mozambique LNG et Offshore Cape Three Points au Ghana, indiquent que c’est un mythe. Malgré les nombreux développements en matière de combustibles fossiles, l’Afrique reste le continent où la plupart des gens vivent dans la pauvreté énergétique. Les mauvaises conditions contractuelles, les pièges de la dette et la propriété disproportionnée en faveur des multinationales étrangères signifient que l’industrie sert principalement les intérêts d’entreprises et de nations extérieures à l’Afrique. Cependant les risques restent supportés par les populations et les gouvernements africains. Au lieu d’apporter le développement, les projets de combustibles fossiles ont souvent de graves répercussions sur les communautés locales et l’environnement. Les nouveaux projets de combustibles fossiles risquent également d’enfermer les pays dans la dépendance aux combustibles fossiles. Les actifs échoués, combinés à l’augmentation de la dette nationale et des déficits gouvernementaux, pourraient générer un dangereux effet d’entraînement conduisant à un chômage massif et à une pauvreté croissante, enfermant les pays dans un cercle vicieux de pauvreté pour les décennies à venir.

Risques pour le secteur financier

Pour les institutions financières, apporter un soutien financier aux projets pétroliers, gaziers et charbonniers devient également de plus en plus risqué. Avec l’accélération de la transition énergétique et la baisse rapide des coûts de production des énergies renouvelables par rapport aux énergies fossiles, ces projets risquent de plus en plus de se retrouver en actifs échoués. Parallèlement, les litiges liés au changement climatique dans le monde entier obligent les entreprises à réduire leurs émissions. Le risque d’atteinte à la réputation a été accentué ces dernières années par le manque de transparence, la corruption, les flux financiers illicites et les graves violations de l’environnement et des droits de l’homme qui caractérisent ce secteur en Afrique. En outre, si l’on ne parvient pas à limiter le réchauffement de la planète, cela représentera une menace systémique pour l’ensemble du système financier mondial.

Une transition juste pour l’Afrique

Les partenaires africains de ce rapport, ainsi que les récentes publications de réseaux africains et d’organisations de la société civile, soulignent que les injustices qui frappent le continent africain depuis si longtemps persisteront sans une approche de transition juste en matière d’énergies renouvelables – une approche ancrée dans la justice environnementale, sociale, politique, économique et de genre. À ce titre, le rapport propose huit principes pour une approche de transition juste et transformatrice des énergies renouvelables.

Dans une transition juste, il n’y a finalement pas de place pour les combustibles fossiles. Les institutions financières publiques et privées doivent immédiatement cesser de soutenir financièrement les nouveaux projets pétroliers, gaziers et charbonniers et supprimer progressivement le soutien existant aux combustibles fossiles. Les financements doivent être réorientés vers des sources d’énergie renouvelables, telles que l’énergie solaire et éolienne. Une transition juste exige en outre que la propriété des sources provenant d’énergies renouvelables soit transférée des grandes multinationales aux communautés africaines.

Législation nationale et internationale

Un tel revirement nécessite une législation stricte de la part des gouvernements du monde entier en matière de droits de l’homme et de diligence raisonnable en matière d’environnement, afin de s’assurer que les erreurs de l’ère des combustibles fossiles ne seront pas répétées, offrant ainsi aux pays africains la perspective d’un avenir vert, résilient et durable.

Landry Ninteretse, directeur régional de 350Africa.org : « Les Africains subissent de graves impacts climatiques dus aux fortes émissions des plus gros pollueurs du monde développé. Les pays riches d’Europe, d’Amérique du Nord, d’Asie de l’Est et d’Australie, historiquement de gros émetteurs, ont non seulement la responsabilité de financer les plans de transition juste et de transition énergétique que les pays africains s’engagent à mettre en œuvre, mais aussi de stopper tout nouvel investissement dans l’industrie des combustibles fossiles. Il est temps que les gouvernements et les institutions financières arrête les combustibles fossiles et réorientent les financements vers cette transition vers des énergies durables et propres, au lieu d’enfermer les nations africaines dans la dépendance aux combustibles fossiles ».

Henrieke Butijn, Climate campaigner and researcher à BankTrack et autrice principale du rapport : « Les banques commerciales comme JPMorgan Chase et Standard Chartered peuvent faire tous les engagements Net-Zero qu’ils souhaitent, ces engagements ne mèneront pas automatiquement aux étapes à court terme nécessaires pour mettre fin au financement des combustibles fossiles et encore moins à une véritable transition juste. Les banques doivent arrêter de se concentrer uniquement sur le désinvestissement des combustibles fossiles et sur le virage vers les énergies renouvelables, comme une simple opportunité de poursuivre leurs activités comme si de rien n’était, mais devraient plutôt se concentrer sur ce qui profite vraiment les pays et les communautés africaines, maintenant et à long terme ».

Isabelle Geuskens, Senior Program Officer Just Transition chez Milieudefensie et auteur principal du rapport : L’Afrique est le continent qui possède le plus grand potentiel en matière d’énergies renouvelables. Cependant, le continent n’a pas été en mesure de l’exploiter et de construire un avenir plus résilient et durable dont elle a besoin de toute urgence, compte tenu des nombreux défis climatiques auxquels elle est et sera confrontée. Pendant ce temps, nos institutions financières et nos industries continuent d’alimenter le mythe du développement des combustibles fossiles et versent des milliards de dollars dans de nouveaux projets de d’énergies fossiles, enfermant le continent dans la dépendance aux combustibles fossiles et dans un avenir sans perspective. Une transition juste pour l’Afrique signifie l’arrêt du financement des combustibles fossiles et la contribution à un avenir d’énergies renouvelables qui profitent d’abord et avant tout aux populations africaines.

Anabela Lemos, directrice de JA ! Justiça Ambiental/FoE Mozambique : « Le Mozambique et sa population se trouvent dans la situation tragique d’être dévastés à la fois par les causes et les effets de la crise du changement climatique. L’une des principales causes de la crise climatique est l’industrie extractive et, à l’heure actuelle, la ruée vers le gaz au Mozambique entraîne l’accaparement de terres, la destruction de moyens de subsistance, des violations des droits de l’homme, une militarisation et de nombreux conflits. Dans le même temps, le Mozambique est l’un des pays les plus touchés par les effets du changement climatique, avec une augmentation des inondations, des cyclones et des sécheresses qui ont déjà tué, déplacé et affecté des centaines de milliers de personnes parmi les plus vulnérables et les plus pauvres. Nous devons briser ce cycle d’injustice et d’inhumanité, en arrêtant les projets gaziers au Mozambique et dans le monde entier ».

Aly Marie Sagne, Directeur & Fondateur de Lumière Synergie pour le Développement (LSD) : « L’Afrique subit les graves impacts de la crise climatique alors qu’au même moment, les dirigeants africains, comme le président sénégalais Sall prônent de fausses solutions sur « une transition énergétique prenant en compte les investissements pétroliers et gaziers ». Pendant ce temps, la Banque africaine de développement, la principale institution de financement du développement du continent, navigue entre les options de financement d’énergies vertes et d’autres sales. LSD estime que chaque degré d’émission supplémentaire de CO2 compte et qu’une transition énergétique juste en Afrique devrait donc s’éloigner des combustibles fossiles. LSD pousse la BAD à augmenter à 70% la proportion de projets d’énergie renouvelable dans son portefeuille d’ici 2025 ! »

Bronwen Tucker, Public Finance Campaign Co-Manager at Oil Change International : « Les ressources et les bénéfices des projets d’énergie fossile en Afrique ont, dans une large mesure, quitté le continent au lieu de fournir un accès à l’énergie ou des biens publics. Aujourd’hui, les pays riches s’engagent dans un avenir risqué et inégal sur le continent en continuant à financer quatre fois plus de combustibles fossiles que d’énergies renouvelables avec leurs institutions financières publiques. Ces gouvernements doivent cesser de faire obstacle à une transition juste en Afrique en mettant fin à leur financement des combustibles fossiles et en augmentant considérablement leur financement du climat et l’annulation de la dette ».