Le rapport du GIEC rappelle que la transition écologique est une urgence absolue

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Auteur : Enola Richet (lavie.fr)

Date : 2 mars 2022

Les écosystèmes que nous connaissons sont en danger, l’habitabilité de la Terre est menacée, les conséquences du réchauffement climatique sur les populations humaines seront dramatiques : les nouvelles conclusions du GIEC, publiées le 28 février 2022, sont alarmistes.

Quelle que soit la trajectoire climatique que nous allons suivre, le réchauffement climatique causé par l’homme a déjà commencé, et nous en ressentirons dans les décennies à venir les impacts toujours plus violents, partout sur la planète.

Comme un boomerang, les conséquences de nos actions viendront modifier considérablement nos styles de vie, mettant en danger l’existence des écosystèmes qui gardent la planète à l’équilibre, puis en cascade la production alimentaire et l’accès à l’eau, la santé humaine et, à terme, l’habitabilité de certaines parties de la terre.

Conséquences du réchauffement

Dans le premier volet de son évaluation publiée en août 2021, les scientifiques du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) estimaient que, sans mesures radicales et collectives pour réduire drastiquement nos émissions de CO2, l’augmentation des températures pourrait dépasser le seuil critique de 1,5°C par rapport aux températures préindustrielles autour de 2030, soit 10 ans plus tôt qu’escompté. Il laissait toutefois une porte ouverte, évoquant un retour sous ce seuil d’ici à la fin du siècle en cas de dépassement.

Dans la deuxième partie du rapport, publiée le 28 février 2022, le GIEC explore les conséquences de ce réchauffement sur les écosystèmes naturels, et sur les sociétés humaines. Mais aussi la manière dont nous allons inévitablement devoir nous adapter à ces conséquences pour survivre sur une terre plus chaude, régulièrement frappée par des événements climatiques extrêmes.

Insécurité alimentaire

Ces conséquences, nous les ressentons déjà à 1,1 °C d’augmentation, et de manière très inégale selon les régions du monde. Selon le rapport, entre 2010 et 2020, la mortalité humaine due aux inondations, aux sécheresses et aux orages était 15 fois plus forte dans les zones vulnérables, comparées aux régions à faible vulnérabilité.

Actuellement, entre 3,3 et 3,6 milliards de personnes vivent déjà dans ces « hotspots » du changement climatique, c’est-à-dire principalement en Afrique subsaharienne, en Asie du Sud, en Amériques centrale et du Sud, en Arctique et sur les petites îles.

Si la canicule française de 2003 ou les inondations de l’été 2021 en Belgique pourraient devenir la norme sous le climat tempéré d’Europe, ce sont ces zones vulnérables et leurs populations qui souffriront le plus de ces conséquences.

Ainsi, une fois atteint +1,5 °C et sans adaptation préalable, la multiplication et l’intensité des événements climatiques extrêmes augmentera significativement l’insécurité alimentaire dans ces zones vulnérables, entraînant davantage de malnutrition et de carences, favorisant le développement de maladies graves. Au-dessus de 2°C, entre 3 et 4 milliards de personnes seront exposés à la pénurie d’eau.

Justice climatique

« Avec cette partie du rapport, le GIEC donne une approche beaucoup plus sociale de la crise climatique, presque intégrale, estime Martin Kopp, théologien et environnementaliste. En abordant les risques pour la santé, le droit des populations à ne pas être privées de leur terre par des feux ou des inondations, et l’injustice que vivent celles et ceux dont les émissions de carbone sont faibles, mais qui paient le prix fort, le GIEC remet sur les rails la justice climatique. Ce sont plus de 3 milliards de personnes dans ces hotspots qui vont souffrir du manque de mesure des plus riches. »

Quel que soit le rythme des émissions de gaz à effet de serre, un milliard de personnes pourraient aussi vivre d’ici à 2050 dans des zones côtières menacées par la montée des eaux, note le GIEC, qui précise qu’en 2020 11 % de la population mondiale vivait dans des zones côtières basses, soit presque 900 millions de personnes.

« On a vu les pays développés rechigner à s’adapter à l’accueil de 50 millions de réfugiés, certains même construire des murs. On parle ici de centaines de millions de personnes déplacées par la crise climatique. Il faudra s’adapter et assumer ces mouvements migratoires dont nous sommes responsables », réagit de son côté Bruno Villalba, spécialiste des politiques publiques environnementales et professeur à AgroParisTech.

Menace sur la biodiversité

Le Giec met aussi en avant la menace grandissante que la hausse des températures fait peser sur la biodiversité, une thématique souvent traitée de manière décorrélée auparavant. À partir de 1,5°C, dans les écosystèmes terrestres, jusqu’à 14 % des espèces seront confrontées à un risque « très élevé » d’extinction, prévient le rapport. « Même à 10 %, cela signifierait un effondrement du vivant plus important que ce que nous avons jamais connu », pointe Dominique Bourg, philosophe spécialiste des questions environnementales.

En intégrant de manière beaucoup plus franche les conséquences pour la biodiversité, « ce rapport nous pousse aussi à opérer un changement d’imaginaire, et à comprendre de manière toujours plus approfondie que tout est lié dans l’écosystème de la planète, et que le dérèglement est systémique, affirme Martin Kopp. Si un système forestier est profondément modifié par le changement de régime des pluies, le mode de vie, de nourriture et d’accès à l’eau des populations locales est touché ».

Pour préserver le rôle fondamental des écosystèmes dans la résilience face au réchauffement climatique, le rapport appelle à protéger 30 à 50 % de la surface de la planète de l’activité humaine, tant sur terre que dans les océans.

Aider les zones vulnérables

En explorant les conséquences du réchauffement, « cette deuxième partie du rapport laisse entendre que, malgré les engagements de l’accord de Paris, nous avons été trop lents, et que nous allons bel et bien dépasser 1,5 °C dans les années à venir », décrypte Bruno Villalba.

Aujourd’hui, « chaque dixième de degré compte, et si nous avons déjà fait les erreurs qui nous mèneront à +1,5 °C, il faut désormais éviter de faire celles qui nous mèneront à un réchauffement encore plus grave », ajoute-t-il. Le rapport montre effectivement qu’au-delà de 2 °C certaines adaptations ne seront plus possibles dans les zones vulnérables.

Mais au-delà des politiques d’atténuation, le GIEC pointe la nécessité de mettre en place de solutions d’adaptation au plus vite pour protéger les populations concernées de la précarité alimentaire due à la difficulté de cultiver et au manque d’accès à l’eau.

Parmi les outils, le développement de variétés anciennes de cultures agricoles plus résistantes, la restauration des mangroves ou la construction de digues, la création d’espaces verts et bleus (végétaux et aquatiques) pour rafraîchir les villes, etc. Des politiques qui ne sont pas inexistantes actuellement, mais pas non plus suffisantes selon les experts.

Pour Laura Morosini, directrice Europe du Mouvement catholique pour le climat Laudato si’, « ces constatations remettent sur la table la nécessité pour les pays développés de prendre leurs responsabilités, de financer les pertes et les dommages causés dans les pays vulnérables, pour leur laisser une chance d’affronter les effets du changement climatique ».

Alors que les pertes et dommages liés au réchauffement dans les pays du Sud ont été évalués entre 290 milliards et 580 milliards de dollars par an jusqu’en 2030 lors de la Cop 26, à Glasgow, en 2021, la communauté internationale ne parvient pas à tomber d’accord sur un mécanisme de compensation.

Intégrer la sobriété

En Europe aussi, « même si nous avons commencé notre adaptation, elle n’est ni à l’échelle, ni systématisée », analyse Martin Kopp. Pour cela, une meilleure intégration des enjeux de la transition en politique est nécessaire, selon le philosophe Dominique Bourg.

« Au XIXe siècle, le clivage politique s’est organisé autour de la production et de la redistribution des richesses. Au XXIe siècle, c’est autour de la transition écologique que la gouvernance devrait en toute logique s’articuler, puisqu’il s’agit tout simplement de l’habitabilité de la Terre. C’est sur les moyens d’y arriver plutôt que sur l’objectif que les bords politiques devraient s’opposer. Nous faillons pour l’instant à faire consensus autour de cette urgence absolue », constate-t-il.

Au-delà de la baisse de 40 % de la consommation d’énergie d’ici à 2050 prévue par le gouvernement Macron, « nous restons collectivement dans une logique de croissance verte et résiliente, sans accepter qu’une politique de sobriété dans nos manières de consommer et de produire sera aussi nécessaire », souligne Bruno Villalba. Une notion souvent rejetée, car perçue comme punitive.

À la lumière des informations apportées par le Giec et alors que la fenêtre d’action rétrécit sans cesse, peut-on espérer limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C sans accepter de modifier drastiquement nos styles de vie ? « C’est un débat qui peut être insécurisant, car il nous oblige à remettre en cause la norme : or, la norme a plutôt tendance à profiter à la société française, explique Martin Kopp. On voit d’abord les acquis de la science et du progrès technologique permis par cette norme, qu’il ne s’agit pas de nier. Mais peut-on nommer progrès un système qui met en danger l’habitabilité de notre planète, et qui condamne d’autres populations ? »