« Il faut aller vers une agriculture écologiquement intensive », dixit Rachid Mrabet du GIEC

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Stockage du carbone, changement des modes de production agricole et modification de nos consommations alimentaires s’affirment comme les grandes solutions pour réduire l’empreinte carbone de l’agriculture. Avec ses 22% d’émissions de gaz à effet de serre, c’est le troisième secteur le plus polluant, derrière l’approvisionnement énergétique et l’industrie.

« Nous sommes à la croisée des chemins », déclarait Hoesung Lee, le président du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), lors de la sortie du nouveau rapport consacré aux solutions visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre, lundi 4 avril 2022. Tous les secteurs doivent donc être mis à contribution pour réduire les émissions de gaz, insiste le groupe d’experts.

S’agissant de l’agriculture, c’est un véritable dilemme : nous allons devoir concilier la sécurité alimentaire d’une humanité croissante avec la nécessité, tout aussi vitale, de reconstituer des espaces verts gigantesques pour en faire des puits de carbone efficaces. La démographie mondiale devrait avoisiner les 9,5 milliards en 2050, date à laquelle la planète est censée atteindre la neutralité carbone, selon les ambitions climatiques affichées par de nombreux pays lors de la dernière COP Climat (COP26).

Mais résoudre cette équation est possible a assuré, lors d’une interview accordée à rfi.fr, Rachid Mrabet, directeur de recherches à l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) du Maroc, qui a coordonné le chapitre 7 du dernier rapport du GIEC, consacré au secteur de l’agriculture, de la foresterie et des autres affectations des terres (Afat, ou Afolu en anglais).

Le rapport indique que le secteur de l’agriculture a un fort potentiel pour atténuer le réchauffement. Quel est-il ?

Des pistes d’atténuation existent dans tous les secteurs. Mais contrairement aux autres, celui de l’agriculture, les forêts et les autres utilisations des terres (savanes, prairies, tourbières, zones côtières humides…) offre un plus grand paquet d’options : il peut réduire les émissions en tant que secteur à part entière ; il peut supprimer des quantités significatives de carbone à peu de frais ; il peut fournir des matières premières pour permettre l’atténuation dans d’autres secteurs, comme l’industrie ou le bâtiment.

Dans le détail, on chiffre ce potentiel d’atténuation économique entre 8 et 14 gigatonnes (ou milliards de tonnes) d’équivalent CO2* entre 2020 et 2050, lorsque la tonne de CO2 coûte moins de 100 dollars. Pour donner une échelle, en 2019, les émissions mondiales totales étaient de 59 Gt, et seulement 38 en 1990. Ce potentiel est donc significatif.

Il se situe à trois niveaux. Le premier, et le plus important, c’est le système forestier : entre 4,2 et 7,4 Gt d’équivalent CO2 par an peuvent être résorbés en faisant des reboisements ou en ayant une meilleure gestion des forêts. Limiter la déforestation en zone tropicale offre le potentiel d’atténuation le plus élevé.

Ensuite, il y a tous les aspects qui touchent à la gestion plus durable et améliorée des sols, qu’ils soient pastoraux ou agricoles, ainsi qu’à l’élevage et les rizières. Mais aussi l’agroforesterie, l’agriculture de conservation, l’agriculture biologique qui permet de récupérer de la matière organique dans le sol et par conséquent de stocker du carbone. Cet ensemble-là donne à peu près entre 1,8 et 4,1 Gt qui chaque année ne seraient pas émises dans l’atmosphère.

Il y a enfin tout ce qui touche aux régimes alimentaires et à nos comportements individuels. Lorsqu’ils sont plus sains, plus équilibrés et plus durables, davantage basés sur la consommation végétale qu’animale, ils représentent une bonne source d’atténuation, d’environ 2,1 Gt. Cette troisième option comprend aussi la réduction du gaspillage alimentaire, qui prend une part non négligeable dans le processus de réduction d’émissions

Ce paquet d’options permettrait de réduire entre 20 et 30% les émissions pour rester sous un réchauffement de 2°C.

« Limiter la déforestation en zone tropicale offre le potentiel d’atténuation le plus élevé ».

Mais reboiser ou conserver des prairies permanentes demande beaucoup d’espace, au détriment des cultures. N’est-ce pas incompatible avec les enjeux de sécurité alimentaire ?

C’est pour cela qu’on met aussi en avant les régimes alimentaires plus équilibrés et plus sains, notamment en réduisant la consommation de viande. Moins on a d’élevages, plus les espaces peuvent être consacrés à d’autres cultures.

Dans le même temps, il faut que les terres gagnent en productivité. Cela passe par l’agroécologie. Au lieu d’aller vers une extension des terres, il faut produire à la fois plus et mieux par unité d’espace. Donc, il faut une meilleure utilisation de l’eau, des intrants, de l’énergie. Il faut aller vers une agriculture écologiquement intensive.

L’agriculture intensive conventionnelle telle qu’on la pratique actuellement épuise nos sols. Elle a des conséquences néfastes sur la qualité de l’eau, de l’air, de la vie. Les taux de matières organiques dans le sol sont très faibles, qui n’est pas du tout productif et on doit alors le booster avec des fertilisants synthétiques. En choisissant au contraire d’aller vers l’écologie intensive, une agriculture régénératrice et plus protectrice des sols, avec l’usage d’un couvert végétal et du semis direct [à la place du labourage systématique avant les semis, NDLR], en éliminant progressivement les produits de synthèse, on peut à la fois produire de manière intensive et avoir des puits de carbone. Avec le temps, le sol récupère sa qualité, sa structure et ses fonctions.

Il y a l’obligation d’une transition écologique dans le secteur agricole, comme il doit y avoir une transition énergétique dans ce secteur là aussi, avec des infrastructures fonctionnant avec des énergies renouvelables.

Cela nécessite aussi une rotation des cultures…

Oui bien sûr, la rotation et la diversification des cultures sont incontournables si l’on veut suivre cette trajectoire d’atténuation. Quand on diversifie, on a un système de production plus résilient aux chocs biotiques (les maladies) et climatiques. Il est alors plus stable et plus durable. Ensuite, la rotation génère de la qualité pour le sol, pour les produits agricoles. On favorise aussi d’autres services écosystémiques, comme la pollinisation, la biodiversité, les habitats naturels…

L’agriculture conventionnelle est basée sur la monoculture alors qu’il faut aller vers des paysages d’agroforesterie, avec des cultures intercalaires. Il faut aussi intégrer le bétail dans ce modèle de polyculture-élevage en faisant attention à ne pas trop épuiser les ressources. La monoculture voulait alimenter davantage les populations, mais nous avons pris un mauvais chemin.

Zone déforestée au Mato Grosso (Brésil), remplacée par des plantations intensives de soja et des pâturages. Getty Images – Helder Faria

Donc il est possible de nourrir 9,5 milliards de personnes en 2050 avec ce nouveau système de production agricole ?

Oui, en termes de production alimentaire, c’est possible. Il y a l’idée qu’en 2050 à l’échelle mondiale, au moins 50% des terres agricoles soient en agroécologie.

Mais il y a des obstacles. Cela demande de repenser et de rééquilibrer la distribution, de financer l’acquisition de matériels, de technologies, de connaissances, pour que l’écologie soit répartie équitablement à travers le monde. Cela demande également des engagements financiers, des États en premier lieu. Il y a également un risque de retour à la situation initiale si les initiatives d’adoption ne sont pas suffisamment supportées par les agriculteurs et leurs associations. L’insécurité foncière, la faiblesse des gouvernances doivent enfin être surmontées.

Un effort concerté, rapide et soutenu de toutes les parties prenantes, des décideurs et des investisseurs, des propriétaires et gestionnaires fonciers est une condition préalable pour atteindre des niveaux élevés d’atténuation dans le secteur Afolu et permettre en même temps d’assurer la sécurité alimentaire et les autres objectifs de développement durable.

Le recours au captage et stockage du carbone par des technologies, qualifié dans le rapport d’« inévitable » pour les émissions résiduelles, est-il compatible avec l’agriculture ?

Il peut y avoir des risques de compétition avec les terres de production et donc avec les questions de sécurité alimentaire. L’agriculture, les forêts et les sols ne pourront pas compenser le déploiement à grande échelle de ce type de stockage artificiel de CO2. En outre, la faisabilité technique de ces options dépend des investissements, de l’accessibilité de technologies bioénergétiques avancées et de la mise en œuvre de politiques cohérentes. Donc, ces technologies ne seront probablement pas disponibles dans tous les pays, comme en Afrique ou en Asie. Dans ces régions où il y a plus de problèmes alimentaires, de malnutrition, il faut aller vers la séquestration biologique du carbone plutôt que vers la séquestration artificielle. D’autant que si ces options sont mal déployées, peuvent avoir des effets négatifs sur la sécurité alimentaire, entre autres.

Les efforts, qu’il s’agisse des comportements individuels ou des progrès technologiques, reposent d’abord sur les pays développés. Quelle peut être la place de l’Afrique dans toutes ces transitions agricoles, énergétiques, alimentaires ?

Les grandes villes africaines, asiatiques ou ailleurs sont aussi le lieu de beaucoup de gaspillage alimentaire ; l’obésité est aussi un fléau en Afrique, il y a également des maladies dues à une mauvaise hygiène alimentaire. La sécurité alimentaire implique une sécurité nutritionnelle.

Pour cela, il y a pour l’Afrique un degré de développement économique minimal et obligatoire à atteindre afin que la productivité s’améliore. Par exemple, la mécanisation et l’utilisation des fertilisants, sont très faibles et beaucoup de récoltes sont perdues à cause d’une mauvaise gestion des terres. La mécanisation est essentielle pour pouvoir relever plusieurs défis dont la sécurité alimentaire, les importations, l’emploi en milieu rural, la réduction des pertes et les coûts. Mais elle doit être réfléchie, avec l’intégration d’énergies renouvelables dans les infrastructures.

L’impact négatif du réchauffement climatique sur les secteurs économiques vitaux, dont l’agriculture, la forêt et l‘élevage, doit accélérer la mise en œuvre d’actions pour l’atténuation mais également pour l’adaptation et la résilience, aussi bien des pays développés que de ceux en développement. Les changements de comportements individuels et le progrès technologique doivent être priorisés et soutenus partout. Par conséquent, les transitions agricoles, énergétiques, alimentaires et écologiques doivent avoir lieu dans chaque coin du monde. Cela implique, au niveau social, des enjeux prioritaires tels que de l’entrepreneuriat, la montée en compétence des femmes et des jeunes.

  • * L’équivalent CO2 est une unité de mesure qui intègre tous les gaz à effet de serre (méthane, protoxyde d’azote…) rapportés aux effets de réchauffement du dioxyde de carbone.
  • Avec (RFI)