Le Sénégal engage un vaste exercice de capitalisation des innovations agricoles développées au cours des vingt dernières années. Réunis à l’occasion de l’atelier national sur les innovations des centres CGIAR au Sénégal (2005-2025) ce mercredi 22 juillet 2026 à Dakar, chercheurs, universitaires, décideurs publics, organisations paysannes et partenaires techniques examinent les technologies, pratiques et politiques issues de la recherche afin d’évaluer leur portée, leur niveau d’adoption et leur impact réel sur les systèmes agricoles. L’objectif est de produire des données scientifiques solides pour mieux orienter les futurs investissements en matière d’innovation, de sécurité alimentaire et de résilience climatique.
Un inventaire national de vingt années d’innovations agricoles
Depuis plus d’un demi-siècle, les centres du CGIAR développent, avec leurs partenaires nationaux et internationaux, des innovations destinées à améliorer durablement l’agriculture mondiale. Au Sénégal, ces travaux ont donné naissance à de nombreuses solutions couvrant l’amélioration variétale, la gestion durable des sols et de l’eau, l’élevage, la foresterie, l’agroforesterie, la résilience climatique, la préservation des ressources naturelles, les politiques agricoles ainsi que le renforcement des capacités institutionnelles.
L’atelier national s’inscrit dans une démarche scientifique pilotée par le Standing Panel on Impact Assessment (SPIA) du CGIAR, qui conduit des évaluations dans plusieurs pays afin de mesurer les effets concrets des innovations agricoles sur les exploitations, les revenus des producteurs et les politiques publiques.
Après l’Éthiopie, l’Ouganda, le Vietnam, le Bangladesh, la Colombie, le Nigeria, l’Égypte et l’Inde, le Sénégal figurent désormais parmi les douze nouveaux pays retenus pour cette troisième phase d’évaluation.
Une étude portée par l’Université McGill, l’ISRA et l’UGB
Au Sénégal, le projet « CGIAR Agricultural Innovations in the 21st Century and Relevant Data Availability in Senegal » est mis en œuvre par l’Université McGill, l’Institut sénégalais de recherches agricoles (ISRA) et l’Université Gaston Berger (UGB) de Saint-Louis.
La première étape consiste à établir un inventaire exhaustif des innovations développées ou diffusées entre 2005 et 2025. Les chercheurs recensent les technologies mises au point dans le cadre du CGIAR, mais également toutes les informations disponibles concernant leur adoption, leurs impacts économiques, sociaux et environnementaux ainsi que leur influence sur les politiques agricoles.
À l’issue de ce travail, les innovations ayant connu une diffusion suffisamment importante feront l’objet d’évaluations plus poussées sur le terrain afin de mesurer précisément leurs effets.
« Il ne suffit pas de créer des innovations, il faut renforcer leur utilisation »
Ouvrant les travaux, le directeur général de l’ISRA, Moustapha Guèye, a rappelé que les innovations issues de la recherche agricole sont nombreuses et touchent pratiquement tous les domaines de la production.
Il a notamment cité les pratiques de gestion intégrée des paysages, les innovations portant sur les systèmes de production, les équipements agricoles, à l’image de certaines machines développées dans le cadre des programmes de recherche, ainsi que les solutions fondées sur la nature telles que l’agroforesterie.
Selon lui, ces exemples démontrent que la conception d’une innovation ne peut être dissociée de la collaboration entre chercheurs, institutions et utilisateurs.
« Cela montre combien il est important, lorsqu’on crée, conçoit et développe une innovation, de travailler ensemble », a-t-il déclaré, soulignant également la contribution des solutions basées sur la nature à la gestion durable des ressources naturelles et au développement de l’agroécologie.
Comprendre pourquoi certaines innovations réussissent mieux que d’autres
Pour Moustapha Guèye, l’enjeu dépasse largement le simple inventaire des technologies développées. Le directeur général de l’ISRA estime indispensable de documenter les innovations mises au point au cours des deux dernières décennies, mais aussi de comprendre les facteurs ayant favorisé leur adoption ou, au contraire, limiter leur diffusion auprès des producteurs.
« Il est nécessaire de recueillir les innovations qui ont été développées, mais également les facteurs qui expliquent leur adoption et ceux qui ont favorisé leur mise à l’échelle », a-t-il insisté. Selon lui, les échanges organisés durant l’atelier ont permis d’identifier les éléments qui expliquent le succès de certaines innovations afin de renforcer leur diffusion.
Il a rappelé qu’une innovation n’atteint pleinement son objectif que lorsqu’elle est largement utilisée par les producteurs. « Il ne suffit pas seulement de faire des innovations. Il faut renforcer leur emploi », a-t-il souligné.
Des taux d’adoption encore insuffisants
Le directeur général de l’ISRA a illustré son propos par plusieurs chiffres qui témoignent des marges de progression encore importantes. Les semences améliorées, notamment pour les céréales, affichent des taux d’adoption compris entre 20 et 35 %.
L’utilisation des engrais minéraux demeure également limitée en Afrique subsaharienne, avec des niveaux oscillant entre 35 et 50 %, ce qui signifie qu’une part importante des producteurs n’y ont toujours pas recourt.
Concernant la mécanisation agricole, les taux d’utilisation des technologies restent compris entre 10 et 20 %, tandis que les pratiques de conservation des écosystèmes et de gestion durable des ressources naturelles enregistrent des niveaux d’adoption variant seulement entre 1,8 % et 12 %.
Pour Moustapha Guèye, ces chiffres démontrent la nécessité de renforcer les dispositifs de vulgarisation, de transfert de technologies et d’accompagnement des producteurs afin d’accélérer la diffusion des innovations issues de la recherche.
L’UGB plaide pour une recherche davantage connectée aux besoins des producteurs
Même constat du côté de l’Université Gaston Berger. Prenant la parole au nom du recteur, Pr Mamadou Abdoul Diop a rappelé que l’université place la recherche, l’innovation et le service à la communauté au cœur de sa mission.
Selon lui, les collaborations entre universités, centres de recherche et partenaires internationaux constituent un levier essentiel pour rapprocher les résultats scientifiques des préoccupations concrètes des agriculteurs et des décideurs publics.
« Notre ambition commune est de contribuer à des systèmes agricoles plus productifs, plus résilients, plus inclusifs et fondés sur des données probantes », a affirmé le Vice-recteur de l’UGB.
Il estime que les défis liés au changement climatique, à la dégradation des ressources naturelles, à la sécurité alimentaire, à la nutrition ou encore à l’emploi des jeunes nécessitent des réponses fondées sur la recherche scientifique, l’innovation et des partenariats solides.
Mieux mesurer l’impact réel des innovations
Pour le représentant de l’UGB, le véritable enjeu consiste désormais à dépasser la seule production d’innovations. Il juge essentiel de mieux comprendre leur niveau d’adoption, leurs impacts réels sur les territoires et les conditions qui favorisent leur diffusion à grande échelle.
Selon lui, c’est précisément tout l’intérêt de l’étude conduite conjointement par l’UGB, l’Université McGill et l’ISRA.
Au-delà du recensement des innovations, cette recherche permettra de documenter leur qualité, leur niveau d’adoption, leurs effets économiques, sociaux et environnementaux ainsi que les facteurs ayant facilité ou freiné leur diffusion.
Les résultats attendus serviront de référence pour orienter les futurs investissements dans la recherche agricole, les évaluations d’impact et l’élaboration des politiques publiques.
Ils contribueront également à renforcer les synergies entre les centres du CGIAR, les instituts nationaux de recherche, les universités, les organisations de producteurs et les partenaires au développement.
Un atelier de validation pour orienter les politiques agricoles
Les organisateurs considèrent cet atelier comme une étape déterminante dans le processus. Les différents acteurs réunis avaient pour mission de valider l’inventaire des innovations, de compléter les informations disponibles et d’identifier les technologies ayant généré les impacts les plus significatifs.
Les travaux devront également permettre de mieux comprendre les facteurs expliquant les succès ou les limites des innovations, d’identifier celles qui ont connu la plus forte adoption et de formuler des recommandations destinées à orienter les prochaines évaluations d’impact.
Pour Pr Mamadou Abdoul Diop, cette rencontre constitue un espace de dialogue et de réflexion collective réunissant chercheurs, ministères, partenaires techniques et financiers, organisations professionnelles agricoles et représentants de la société civile autour d’un même objectif : renforcer l’efficacité des politiques d’innovation agricole.
Une base scientifique pour accélérer la transformation agricole
À travers cette initiative, le Sénégal se dote progressivement d’une base de connaissances permettant d’apprécier, de manière objective, les effets des innovations agricoles développées au cours des vingt dernières années.
En identifiant les technologies qui ont réellement amélioré la productivité, renforcé la résilience des exploitations et influencé les politiques publiques, cette étude fournira aux décideurs des éléments d’aide à la prise de décision pour mieux cibler les investissements futurs.
Au-delà du bilan, l’ambition est de favoriser une diffusion plus rapide des innovations les plus performantes, de renforcer les partenariats entre la recherche et les producteurs et d’accompagner la transformation durable de l’agriculture sénégalaise face aux défis de la souveraineté alimentaire et des changements climatiques.
Moctar FICOU / VivAfrik


Laisser un commentaire