Analyse préliminaire des risques, des vulnérabilités et des actifs de résilience dans la Région du Liptako-Gourma

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By UN Office for the Coordination of Humanitarian Affairs

Résume

Ce travail d’analyse est une initiative conjointe du Groupe de Travail Régional pour la Résilience du Système des Nations Unies en Afrique Centrale et de l’Ouest, du Groupe de travail de Préparation et Réponse aux Urgences (EPR) et de l’Unité Crises et Fragilité de l’OCDE.

Cette analyse préliminaire vise à encourager une planification commune des interventions humanitaires, de développement et de sécurité et d’assurer une réponse coordonnée et ciblée à la crise dans le Triangle du Liptako-Gourma, espace transfrontalier situé entre le Niger, le Burkina Faso et le Mali. Le rapport met en lumière d’une part les multiples risques et vulnérabilités ainsi que leurs interactions et d’autre part les capacités ou actifs permettant de renforcer la résilience dans la région.

Les points principaux de l’analyse sont résumés ci-dessous

Risques et vulnérabilités :

• La région est caractérisée par des niveaux de pauvreté monétaire et de pauvreté multidimensionnelle élevés. Entre 2015 et 2018, le nombre total d’individus en situation d’insécurité alimentaire sévère a augmenté de plus de 60% pour atteindre plus de 875 000 en 2018 (soit 9% des habitants de la zone).

• La forte croissance démographique (entre 3 et 4% par an) se traduit par la jeunesse de la population : les jeunes de moins de 15 ans représentent environ 50% de la population transfrontalière. Ces jeunes sont particulièrement touchés par le chômage.

• La grande majorité de la population du Liptako-Gourma (90%) vit en zone rurale. L’économie y est peu diversifiée et très majoritairement concentrée sur l’agriculture et l’élevage, moyens de subsistance vulnérables face au changement climatique. La productivité agricole est très faible et ne représente qu’une part mineure de l’économie des trois pays. L’élevage traditionnel extensif, adapté aux écosystèmes de la zone, représente une manne économique pour les trois pays. Cependant, la raréfaction de l’eau et des ressources fourragères, la diminution des aires de pâturages liée à l’expansion des terres agricoles et l’insécurité grandissante, perturbent les couloirs de transhumance. Ceci contribue à alimenter les tensions récurrentes entre agriculteurs et éleveurs autour de l’accès aux ressources (terres, eau et pâturages).

• Le changement climatique et les catastrophes liées aux aléas naturels exacerbent ces vulnérabilités. Depuis les années 1980 la zone du Liptako-Gourma est régulièrement touchée par la sécheresse, tout particulièrement la région de Gao. La sécheresse et la dégradation environnementale impactent négativement la sécurité alimentaire et nutritionnelle, l’accès des populations et des troupeaux à l’eau potable et le pouvoir d’achat des ménages.

Par ailleurs, près de 100 000 personnes seraient exposées annuellement au risque d’inondation dans le Liptako-Gourma. Au Niger, la région de Tillabéri est particulièrement à risque, notamment du fait des débordements du fleuve Niger. Un manque de concertation en ce qui concerne la gestion des barrages peut être à l’origine d’inondations transfrontalières. Les analyses ne convergent cependant pas toujours sur les niveaux relatifs de vulnérabilité face aux inondations et aux sécheresses de chaque entité géographique. Ces divergences mettent le doigt sur la difficulté d’obtenir des évaluations fiables sur les risques climatiques à l’échelle locale, ce qui complique l’identification de solutions appropriées.

• Les taux d’alphabétisation et de scolarisation sont globalement faibles dans la région frontalière, particulièrement pour les filles et au niveau du secondaire mais il existe de fortes disparités inter et intra-régionales. L’insécurité grandissante et la crise fourragère a entraîné la fermeture d’environ 1 000 écoles dans la zone en 2018. Ce sont des générations non-éduquées qui deviennent les jeunes puis adultes dans toute la zone.

• La faiblesse des infrastructures, le manque de personnel médical et l’insécurité entravent significativement l’accès aux services de santé, qui est dans l’ensemble plus faible dans la zone que dans le reste des trois pays. Le taux de mortalité infanto-juvénile est quasiment partout plus élevé que les moyennes nationales. Des épidémies transfrontalières de méningite, de rougeole et de choléra sont fréquemment enregistrées.

• Des risques et des vulnérabilités spécifiques pèsent sur les femmes, en raison des inégalités marquées entre hommes et femmes et de la dégradation de la situation sécuritaire. Les femmes participent faiblement à la vie économique et politique, ont peu accès à l’éducation et à la santé reproductive et une faible connaissance du VIH/ SIDA. Leur accès à la propriété foncière reste très marginal. Dans les régions du Sahel, de Tillabéri et de Tahoua, plus de 75% des femmes de 20 à 24 ans sont mariées avant l’âge de 18 ans. Elles subissent des risques accrus de violence sexuelle face à l’insécurité grandissante et la prolifération des groupes armés. La montée en puissance des groupes extrémistes violents dans la région menacent leurs droits. L’influence que les normes de genre et les inégalités homme-femmes ont sur les dynamiques régionales sont rarement prises en considération.

• En août 2018, la zone frontalière comptait 86 000 réfugiés dont 24 000 réfugiés maliens au Burkina Faso et 54 000 réfugiés maliens au Niger. La situation au Mali ne permettant pas un retour massif des réfugiés, l’absorption dans les plans nationaux et locaux de développement ainsi que dans les systèmes nationaux de protection sociale s’impose. En 2018, la dégradation de la situation sécuritaire au Burkina Faso a eu pour conséquence le déplacement vers le Mali d’environ 7 500 burkinabés, dont les besoins essentiels ne sont pas couverts. Par ailleurs, le nombre de personnes déplacées internes (PDI) a été multiplié par quatre dans la zone depuis décembre 2017 pour atteindre 145 000 en septembre 2018. L’augmentation est nette dans les trois pays. L’on compte parmi ces personnes de nombreux enfants. Ces populations réfugiées et déplacées internes sont confrontées à des difficultés d’accès aux services sociaux de base, aux risques de violence sexuelle basée sur le genre et d’abus sur les enfants et ont peu de perspectives économiques.

• La criminalité organisée dans la région frontalière contribue à entretenir le climat d’insécurité et de violence. Les frontières communes aux trois pays sont à la fois des zones de transit pour les armes et les drogues et des zones de consommation. Les armes originaires de Lybie constituent l‘essentiel des flux d’armes dans le Triangle du Liptako-Gourma mais il y a également un commerce important d’armes artisanales fabriquées par les forgerons dans les zones rurales de la frontière. Les marchés émetteurs d’armes sont identifiés côté Mali et dans le nord de la région de Tillabéri. Le vol de bétail constitue une ressource considérable pour les groupes armés et est souvent source de conflits entre communautés de la frontière. La zone est également un lieu de trafic de migrants, avec des partenariats entre groupes terroristes et réseaux de trafiquants de migrants.

• Les conflits inter et intra-communautaires se sont multipliés dans certaines zones de la région sur fonds de compétition pour l’accès aux ressources et d’une polarisation sociale marquée. La coexistence du droit coutumier et du droit étatique et la dualité des instances d’arbitrage créent une incertitude juridique compliquant la résolution des conflits locaux. Les normes coutumières peinent à s’adapter aux nouvelles dynamiques et les mécanismes de résolution des conflits sont globalement en perte de vitesse, bien que le même constat ne puisse être fait partout.

L’efficacité relative des mécanismes de résolution des conflits a une incidence sur leur prévalence, qui fluctue selon les zones.

• Les systèmes de Justice, de Défense et de Sécurité étatiques souffrent globalement d’une crise de légitimité dans la zone. Ceci peut s’expliquer en partie par les abus commis ou par les demandes de davantage d’Etat non satisfaites. Cependant, le degré de confiance accordée par les communautés frontalières aux forces étatiques varie d’une localité à l’autre et n’est pas uniformément faible. Les griefs et revendications ne sont pas identiques selon les communautés, selon les périodes ou à l’encontre des uns ou des autres. Il est important de saisir ces nuances afin d’envisager les moteurs qui permettraient de renforcer ou renouer le lien avec l’Etat.

• On assiste depuis 2012 à un renforcement de l’emprise de différents groupes terroristes sur l’ensemble de la zone frontalière. La menace s’étend désormais jusqu’à l’est du Burkina Faso. Les cibles des attaques perpétrées dans la zone du Liptako-Gourma sont multiples : forces nationales de défense et de sécurité, forces étrangères chargées du maintien de la paix, autorités locales, chefs coutumiers, leaders religieux, acteurs humanitaires ou encore populations civiles. Le foyer djihadiste qui s’est développé ne constitue pas un mouvement unifié mais un ensemble hétérogène de groupes qui sont parvenus à s’implanter localement en exploitant les rancœurs des populations les unes envers les autres et envers l’Etat. Pour résoudre la crise, les partenaires devront adopter des approches différenciées, en tenant compte de la diversité des contextes et des dynamiques distinctes des conflits locaux.

• Le prisme exclusif de la religion limite la compréhension du phénomène de radicalisation dans sa complexité.

Le besoin d’obtenir des revenus ou un statut, de défendre les intérêts de sa communauté, de se protéger ou encore la volonté de rompre avec un ordre social jugé injuste sont autant de facteurs motivant les populations à s’enrôler dans les mouvements djihadistes. Depuis 2012, les groupes armés islamistes actifs dans la zone axent de façon significative leur recrutement sur des jeunes de l’ethnie peule.

• L’on assiste dans la zone à une prolifération des milices et des groupes d’auto-défense composés d’ethnies diverses. Ces groupes font régulièrement l’objet d’accusations de dérives et de violations des droits humains.

On dénombre parmi les victimes de nombreuses personnes, soupçonnées d’être en collusion avec les groupes djihadistes. Le recours à ces milices d’auto-défense par les forces armées dans la lutte contre le terrorisme renforce les tensions intercommunautaires, sur base d’amalgames et d’accusations réciproques.

• Dans ce contexte, l’accès aux populations devient de plus en plus difficile. L’augmentation des opérations militaires pourrait compliquer davantage l’accès, soulignant la nécessité d’améliorer le dialogue et la coordination entre les acteurs humanitaires, militaires et de développement. Les autorités et les partenaires tels que les ONG et les agences des Nations Unies sont appelés à relever un grand défi d’adaptation face à ce nouvel environnement opérationnel, en particulier dans les zones récemment touchées, telles que le nord du Burkina Faso.

• La coopération des trois Etats autour de défis partagés existe sur le plan technique mais n’est pas systématique et l’opérationnalisation d’une vision transversale de l‘espace transfrontalier peine à se mettre en place.              

UN Office for the Coordination of Humanitarian Affairs :

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