Le biochar : nouvel or noir des startupers écolos

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Par Agathe Beaujon

Séquestrer du carbone, produire de l’énergie renouvelable, amender les sols pour améliorer leurs caractéristiques… les promesses du biochar pour la planète sont alléchantes. Le marché commence seulement à se développer en France, stimulé par l’explosion des prix des crédits carbone.

Un produit capable de séquestrer du carbone pour 100 ans, d’améliorer la qualité des sols et de produire de l’énergie renouvelable : la recette du biochar paraît presque miraculeuse. En poussant, les plantes captent du CO2, qu’elles restituent en se décomposant. Le biochar, un charbon d’origine végétale est produit en chauffant par pyrolyse à haute température cette biomasse. Il capte le carbone généré et alimente un four qui créant de l’énergie renouvelable. Un cercle vertueux, à émission négative puisque le biochar retire plus de gaz à effet de serre qu’il n’en émet.

Un nouvel « or noir » ajouté à la liste des fertilisants autorisés par l’Union européenne le 16 juillet dernier, et adoubé par le Giec dans son dernier rapport d’évaluation. De quoi décupler ses débouchés dont le marché commence à se développer en France, boosté par des crédits carbone en pleine explosion. Au niveau mondial, le marché est estimé par data bridge market à 192 millions de dollars, 498 millions en 2029, soit une croissance annuelle moyenne de près de 13%.

Séquestrer 1 milliard de tonnes de CO2 par an

En France, le marché est à peine balbutiant. L’Europe produit entre 35 et 40.000 tonnes par an contre 1,5 million en Amérique du Nord. Mais son potentiel fait rêver les entrepreneurs de la décarbonation. « Selon le Giec, il faudra retirer 5 à 10 milliards de tonnes de CO2 d’ici 2050. C’est à peu près ce qu’émet toute l’industrie pétrolière et gazière (environ 6 milliards de tonnes).

« Et les besoins vont augmenter à mesure qu’on ne tiendra pas nos objectifs de réduction des émissions », estime Axel Reinaud, co-fondateur de NetZero avec le climatologue Jean Jouzel. « On parle d’un marché gigantesque. Selon le Giec, le biochar aurait la capacité de retirer 1 milliard de tonnes de CO2 par an. Avec la reforestation, le biochar est la technologie de séquestration la plus mûre, la première à faire passer à l’échelle ».

C’est tout le pari de la jeune pousse CarbonLoop née fin 2021. Elle développe des unités de production de biochar modulables et installés sur les sites industriels pour décarboner leur activité. La start-up assure l’investissement (moins de 5 millions d’euros) et facture l’usage (approvisionnement en biomasse, exploitation, maintenance…).

L’industriel bénéficie ainsi d’énergie renouvelable (chaleur, électricité ou hydrogène), et de crédits carbone qui entrent dans sa comptabilité carbone. Un module produirait environ 1,8 gigawattheure d’électricité, 1,8 gigawattheure de chaleur, et 600 tonnes de biochar, séquestrant 1.800 tonnes de CO2 par an.

« Notre solution permet aux industriels de décarboner leur mix énergétique à des niveaux de coûts compétitifs », assure Claire Chastrusse, directrice générale de CarbonLoop. Avec une électricité autour de plus de 400 euros le mégawattheure actuellement sur le marché de gros, l’électricité de CarbonLoop serait deux fois moins chère, et stable à long terme.

Débouchés agricoles

Reste à trouver des débouchés. Et les innovations se multiplient. Le géant du BTP et spécialiste du ciment Vicat a par exemple annoncé ce mercredi 20 juillet la création d’un nouveau liant à base de biochar pour produire un béton très bas carbone. Mais le biochar, qui ressemble à du terreau, est surtout reconnu pour ses vertus agricoles.

Terra Fertilis a été la première à le commercialiser et à épandre en France. La marque a été fondée en 2017 par Stéphane Ledentu, fondateur du gestionnaire forestier SLB. A partir de bois durable, son usine à Argentan (Normandie) en produit 400 tonnes par an. « Le biochar optimise les capacités de rétention d’eau et de nutriment des sols, explique Stéphane Ledentu Dans nos plantations de sylviculture au Brésil, nous avons pu réduire de 80% l’utilisation de fertilisants, pour une production améliorée de 6 à 7% par an ».

Constat similaire chez l’un de ses clients. Roger Chabot est un ancien négociant de produits phytosanitaires en Charente. Récemment à la retraite, il exploite 25 hectares de vignes en appellation Cognac, dont 5 boostés par le biochar. Et le constat est positif : une meilleure pousse des pieds de 10 à 25%.

Un biochar Terra Fertilis qui coûte environ 900 euros à l’hectare, à appliquer tous les 5 ans. Les fertilisants (NPK), eux, doivent être appliqués deux fois par an, avec un coût approchant 600 euros l’hectare. Cette solution améliore en plus la résistance des plantes aux sécheresses intenses qui s’aggravent avec le réchauffement climatique. « Ce n’est pas le coût qui va être déterminant dans le choix du biochar, mais ses capacités de rétention d’eau, raconte Roger Chabot. Chez nous, les sols ont peu de réserves hydriques. Tout ce qui va nous permettre de limiter le stress hydrique est bon à prendre ».

Les 3 impacts positifs possibles du biochar sur les coûts d’une entreprise

1. Une économie sur les dépenses de fertilisants : l’usage de biochar coûterait en moyenne 6,5 fois moins que l’application de fertilisants chimiques NPK, selon l’entreprise Terra Fertilis.

2. Une facture d’électricité moins élevée, de l’ordre de deux fois moins chère qu’un approvisionnement sur le marché de gros, selon CarbonLoop.

3. Une hausse attendue des rendements : les pieds de vigne fertilisés via du biochar affichent, selon le producteur de Cognac Roger Chabot, une meilleure pousse de 10 à 25%.

Modèles rentables grâce aux crédits carbone

Cinq ans après sa création, Terra Fertilis est à l’équilibre. Un business d’autant plus rentable qu’il permet de vendre des crédits carbone. Une tonne de biochar Terra Fertilise séquestre 2,7 tonnes de CO2. Une performance que l’entreprise a fait certifier par l’organisme Puro.earth pour délivrer ses crédits carbone. Vendus 120 euros la tonne au début de sa commercialisation, ils s’échangent aujourd’hui à 200 euros, et monteront à 320 euros en septembre.

« Avec des coûts très bas, et des crédits carbone de plus en plus chers, le modèle est très rentable dès le début », renchérit Axel Reinaud de NetZero. Il produit pour sa part du biochar à partir de résidus agricoles en zones tropicales. Il vend ses crédits entre 120 et 200 euros la tonne aux entreprises qui compensent volontairement leurs émissions. Pour sa première usine au Cameroun, NetZero vend localement son biochar aux caféiculteurs qui lui fournissent leur biomasse.

« Il s’agit d’un projet de développement climatique, mais aussi capitaliste. Pour attirer des capitaux, il faut montrer qu’on peut être rentable, pour combiner gros impacts climatiques et économiques ». NetZero, qui vient de démarrer les travaux d’une deuxième unité de production au Brésil a déjà levé 4,8 millions d’euros, auxquels s’ajoute un million d’euros du prix XPRIZE financé par Elon Musk.

Attention à la spéculation

Mais l’explosion du prix des crédits carbone pourrait attirer les entrepreneurs peu scrupuleux. « L’enjeu, c’est de garantir que l’approvisionnement en biomasse pour le biochar ne nuise pas à la biodiversité ou aux populations », prévient Axel Reinaud. Un point sur lequel alerte le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Pas question, par exemple, de consacrer des hectares à des monocultures pour alimenter les usines à biochar.

« Il va y avoir de la concurrence sur l’utilisation de la biomasse à mesure qu’on se rend compte des usages possibles », alerte Cornelia Rumpel, directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), bio-géo-chimiste.

Elle signale qu’il reste encore beaucoup d’inconnues à propos du biochar : transport (il peut être inflammable), mode d’épandage, quantités adaptées aux caractéristiques des sols… et milite pour une réglementation. Il faudrait, selon la chercheuse, l’adapter à chaque utilisation et chaque sol… là où les acteurs du secteur rêvent d’industrialisation à grande échelle.

Agathe Beaujon – Journaliste – édition web et « Green Economie »