En Afrique plus qu’ailleurs, la transition énergétique menace les emplois dans les énergies fossiles, selon un rapport de Ecofin Pro

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La transition énergétique risque de provoquer une destruction massive des emplois dans le secteur des énergies fossiles en Afrique plus que dans les autres régions du monde, en raison de la faiblesse des investissements dans les énergies renouvelables et du manque de programmes de reconversion professionnelle des travailleurs, selon un rapport publié le 29 février par Ecofin Pro, la plateforme de l’agence Ecofin dédiée aux professionnels.

Le rapport élaboré par notre confrère Olivier de Souza et intitulé « L’impact de la transition énergétique sur l’emploi dans les énergies fossiles en Afrique », rappelle que le secteur des énergies renouvelables comptait 13,7 millions de travailleurs dans le monde en 2022, selon les estimations de l’Agence internationale pour les énergies renouvelables (IRENA), précisant que plus de 58 % de ces emplois se trouvent en Chine, en Inde, au Brésil et aux Etats-Unis.

L’Agence Ecofin qui a rendu publique le rapport a souligné que si dans le reste du monde la croissance des investissements dans les énergies renouvelables a donné lieu à une augmentation soutenue du nombre d’emplois créés, en Afrique, la transition énergétique n’a pas réussi jusqu’ici à générer un nombre important de postes de travail. Selon l’Organisation internationale du Travail (OIT) et l’IRENA, l’Afrique comptait 320 000 emplois dans les énergies renouvelables en 2022, ce qui équivaut à une baisse de 0,6 % par rapport à 2018. Ce chiffre très faible s’explique essentiellement par le fait que la fabrication d’équipements d’énergies renouvelables tels que les panneaux solaires, les éoliennes ou les turbines hydrauliques demeure peu développée sur le continent.

Le rapport recommande aux gouvernements africains d’adopter des politiques publiques qui encouragent les investissements dans les énergies renouvelables, et de mettre en place des programmes de reconversion professionnelle des travailleurs du secteur des énergies fossiles pour assurer leur transition énergétique sans engendrer des perturbations sociales. 

D’après l’Agence internationale de l’énergie (AIE), l’approvisionnement en pétrole est la source d’emploi la plus importante parmi les combustibles fossiles, avec près de 8 millions de travailleurs à l’échelle mondiale en 2019. Environ 15% des emplois dans ce secteur se trouvent en Afrique. 

Les travaux parus dans la plateforme de l’agence Ecofin dédiée aux professionnels indiquent également que sur le plan global les nouveaux emplois dans les énergies renouvelables compenseront largement les pertes d’emplois consécutives à la décarbonation marche forcée du secteur énergétique dans la plupart des régions du monde. Les experts de l’IRENA suggèrent dans ce cadre qu’un investissement d’un million de dollars dans les énergies renouvelables ou dans la flexibilité énergétique pourrait potentiellement créer jusqu’à 25 emplois. Le même montant injecté dans l’efficacité énergétique pourrait générer environ 10 emplois. Plus généralement, les investissements dans les technologies de transition énergétique offrent près de trois fois plus d’opportunités d’emploi que ceux dans le pétrole, le gaz et le charbon.

Exception africaine…

La situation diffère cependant en Afrique, où l’essentiel des emplois actuellement occupés dans les énergies fossiles disparaîtront si la faiblesse des investissements dans les énergies renouvelables se poursuit alors que les principales compagnies engagées dans les énergies fossiles déroulent inlassablement leurs plans de neutralité carbone, lit-on dans les colonnes de l’Agence Ecofin.

En effet, il n’existe pas de lignes directrices claires dans les politiques publiques des pays producteurs d’énergies fossiles sur le continent, en dehors de l’adhésion de ces pays à l’accord de Paris. On y remarque un engagement peu prononcé, marqué généralement par des actions éparses de développement de petits projets d’énergies renouvelables, et un transfert insuffisant de technologies susceptibles de favoriser la création d’emplois durables.

Cette situation entraînera, entre autres, des pertes de revenus allant de 69 % au Nigeria à 87 % au Soudan au cours des deux prochaines décennies dans un scénario à faible émission de carbone, par rapport à la période de cinq ans allant de 2015 à 2019. D’autres pays comme l’Angola, le Tchad, le Gabon devraient également connaître le même sort, a affirmé Carbon Tracker.

D’après le rapport du cabinet de conseil McKinsey « Green Africa, a growth and resilience agenda for the continent », publié en octobre 2021, la transition énergétique pourrait détruire jusqu’à million d’emplois sur le continent africain.

Au Nigeria, la transition énergétique risque de mettre en péril la sécurité de l’emploi pour les plus de 100 000 travailleurs du secteur pétrolier. En Afrique du Sud, où l’industrie du charbon emploie directement plus de 100 000 personnes et représente 80 % de l’électricité produite, la question de la transition énergétique inquiète plus qu’elle n’augure de lendemains meilleurs. COBENEFITS, un projet financé par l’Initiative internationale pour le climat, estime que dans le bassin de Mpumalanga, principale région d’extraction du pays, la transition énergétique ne créera pas autant d’emplois qu’elle en détruira. Raison pour laquelle les organisations syndicales locales exhortent l’État à adopter son propre calendrier de décarbonation. Un calendrier qui permettrait au pays de prendre son temps et d’opérer une transition qui cadre avec ses réalités au lieu de suivre l’agenda de 2050.

Suivre le modèle sud-africain

Face à la complexité de la transition énergétique pour les producteurs africains d’énergies fossiles, de nombreux dirigeants africains et experts ont aussi proposé un calendrier spécial pour ces pays. Mais McKinsey estime qu’une bonne exécution des recommandations entrant dans le cadre de la transition énergétique pourrait permettre de créer plus de 800 000 emplois directs et indirects en Afrique d’ici 2030, tout en avertissant que plus de la moitié de la production pétrolière africaine pourrait devenir non rentable d’ici à 2040, dans le cadre d’une trajectoire à 1,5 °.

L’Agence internationale pour les énergies renouvelables (IRENA) note de son côté que la décarbonation du secteur énergétique constitue un moyen de créer des emplois si les États prennent à bras-le-corps la question de la formation et de l’insertion des acteurs des industries fossiles, tout en attirant des investissements conséquents dans les énergies propres.   

A l’heure actuelle, les pays africains sont globalement peu outillés pour assurer la pérennité de leurs emplois dans les énergies fossiles ou la reconversion des travailleurs du secteur des énergies fossiles dans les énergies renouvelables. Des initiatives encourageantes ont cependant commencé à fleurir. En 2021, le gouvernement sud-africain a élaboré une feuille de route pour la transition énergétique entre 2023 et 2027. Le document intitulé « Our Just Energy Transition Investment Plan (JET IP) » prévoit un investissement d’environ 151 millions de dollars dans des programmes de reconversion à travers le pays. Il est notamment prévu une somme de 42 millions de dollars pour l’éducation, la formation, les stages et l’expérience professionnelle, tandis que des fonds supplémentaires sont réservés à la prise en charge des travailleurs du charbon, incluant la reconversion, la réaffectation, le placement et le soutien aux revenus temporaires. Les efforts consentis par la nation arc-en-ciel ont d’ailleurs commencé à porter leurs fruits : 22 % des emplois générés dans les énergies propres en Afrique sont situés en Afrique du Sud. Ailleurs, dans les bassins pétroliers du continent, les initiatives de ce type sont toutefois très rares.

Le rapport élaboré par notre confrère Olivier de Souza et parcouru par l’Agence Ecofin, souligne par ailleurs que les programmes de formation restent embryonnaires sur le continent. D’autant plus qu’ils se limitent souvent à efforts déployés par des entreprises privées pour former leur main-d’œuvre à des compétences de base comme l’installation et la maintenance des équipements solaires. D’où la nécessité pour les gouvernements africains d’adopter des politiques publiques qui encouragent les investissements dans les énergies renouvelables, tout en proposant des mécanismes de transition juste pour les travailleurs des industries fossiles comme la mise en place de programmes de reconversion professionnelle et d’incitations à l’acquisition de nouvelles compétences permettant une adaptation efficace aux mutations du marché du travail dans le secteur énergétique. 

Moctar FICOU / VivAfrik

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