Francis Hallé : « Les forêts sont des biens communs à protéger »

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Spécialiste des arbres et des forêts tropicales humides, Francis Hallé a mis au point le radeau des cimes pour étudier la canopée des forêts tropicales. En 2019, il a lancé le projet de faire renaître une forêt primaire en Europe. Dans le premier épisode de la série de nos confrères de ideas4development.org intitulé « Forêts en danger », M. Hallé a profité d’une interview accordée à Aurélie Darbouret pour revenir sur la définition de la forêt et sur sa naturalité.

Les forêts sont à bout de souffle. Ces remparts indispensables à la lutte contre le réchauffement climatique et au maintien de la biodiversité pourraient bientôt arriver à un point de bascule. La multiplication des incendies dans le monde et la demande croissante en produits et services forestiers épuisent ces écosystèmes. Même l’Amazonie, le poumon de la planète, semble avoir atteint un point de rupture. Selon une étude publiée en avril 2021 dans la revue Nature Climate Change, elle émet désormais plus de carbone dans l’atmosphère qu’elle n’en absorbe.

De la définition de la forêt au risque de libération d’agents pathogènes, en passant par la construction de routes, la déforestation importée dans les produits de consommation et ses conséquences pour les peuples autochtones, notre série « Forêts en danger » explore les bouleversements qui pèsent sur les forêts et leurs habitants, tout en dessinant des solutions pour l’avenir.

Qu’est-ce qu’une forêt ?                   

Une plantation, c’est de l’agriculture. Nous en avons besoin, bien sûr, mais c’est très différent d’une forêt. Dans une forêt, il existe une diversité énorme, tandis que dans une plantation, on compte très peu d’espèces d’arbres : en général une seule, parfois deux, exceptionnellement trois. On ne constate pas non plus de diversité d’âges. Tous les arbres sont plantés et abattus en même temps, très jeunes, puis envoyés à la scierie. Le bois mort ne pourrit pas sur le sol, et par conséquent, tout ce que ces arbres prennent dans le sol quitte définitivement la parcelle. Voilà un moyen très efficace d’appauvrir les sols ! À l’inverse, dans une forêt, les arbres tombent, pourrissent sur le sol et le nourrissent.

Nous avons et aurons toujours besoin de bois. Les monocultures d’arbres doivent servir à couvrir ces besoins-là. Mais en contrepartie, il faut cesser d’exploiter les forêts naturelles, devenues bien trop rares, et les laisser se développer en libre évolution. Dans un pays comme la France, les plantations sont déjà très majoritaires et la filière bois doit pouvoir se satisfaire des plantations. Ses entreprises ont certes financé les plantations, mais pas les forêts, qui sont des réalités naturelles et devraient être considérées comme des biens communs.

Quel est le lien entre la naturalité d’une forêt, sa résilience et le maintien de la biodiversité ?

Il est impossible d’avoir une faune riche dans une monoculture. Or, il y a un rapport très direct entre le niveau de la biodiversité et la résilience d’une forêt : plus il y a d’espèces – animales et végétales –, plus la forêt est résiliente. Les monocultures d’arbres sont rentables économiquement mais très fragiles.

Dans les plantations qui ne comptent qu’une seule espèce, par exemple les pins dans les Landes, ou les sapins Douglas dans le Morvan, l’arrivée d’un parasite spécialisé dans l’espèce cultivée est catastrophique. Il n’y a pas de résilience vis-à-vis du parasitisme dans les monocultures. Face à une très forte tempête, une forêt naturelle composée d’arbres grands et de petits est beaucoup plus résistante qu’une plantation où tous les arbres ont la même hauteur et le même âge. On l’a vu en France, lors des tempêtes de décembre 1999 : les arbres des plantations des Landes ont été les plus blessés.

Sur le très long terme, une forêt ne peut exister que grâce à la faune. Pour le comprendre, il faut aller dans la forêt primaire de Białowieża, en Pologne. Les bisons d’Europe y déposent des crottins absolument énormes, qui enrichissent le sol et dispersent les plantes. En Amazonie, les poissons mangent les fruits qui tombent dans l’eau, remontent vers l’amont et les rejettent dans leurs excréments. Les poissons sont des transporteurs de graines très efficaces !

Quelles sont les menaces qui pèsent sur les forêts au niveau mondial ?

On est confrontés à un problème qui augmente d’année en année : le risque d’incendies. Il va falloir créer des pare-feu – une centaine de mètres sans végétation – tout autour de la forêt primaire.

Globalement, trop de forêts naturelles sont encore exploitées. Les forêts tropicales sont menacées par l’exploitation du bois à destination des pays riches. Continuer à abattre des forêts pour augmenter les surfaces agricoles est du gâchis, que ce soit en Europe ou dans les tropiques. Nous avons suffisamment défriché, il faut se satisfaire des sols dégagés. Il ne reste plus que de petits confettis forestiers, le moment n’est-il pas venu de les laisser tranquilles ?

La petite agriculture nomade représente-t-elle une menace pour les forêts tropicales ?

Effectivement, on l’entend souvent dire. C’est profondément injuste ! Il s’agit d’une vieille rhétorique qui remonte à l’époque coloniale. En réalité, ce sont les exploitants forestiers qui ouvrent des routes pour évacuer les troncs. La petite agriculture locale arrive seulement ensuite, une fois que les grands arbres ont été coupés et que les routes sont ouvertes. Les petits agriculteurs tropicaux ont besoin de la forêt pour couvrir leurs besoins : au lieu de la détruire, ils ont tendance à la cultiver.

Face à la hausse croissante de la demande de produits et de services forestiers, une gestion durable des forêts est-elle possible ?

Dans les tropiques, des agroforêts existent depuis très longtemps, certaines depuis le xiie siècle. C’est le cas des magnifiques forêts de la côte ouest de Sumatra. Les paysans en tirent tout ce dont ils ont besoin. Ils gardent tous les arbres qui leur sont utiles et remplacent les plus dangereux ou ceux qui ne leur sont pas utiles par des arbres utiles de même encombrement. Ce système, qui est complexe et très raffiné, est le résultat d’un travail de longue haleine, sur plusieurs générations. Les villages sont logés au milieu de très grandes forêts, habitées par une faune riche. Quand les paysans n’ont pas besoin d’argent, ils prennent les intérêts de ce capital : les fruits, le gibier, les poissons dans les étangs, le miel… Et quand ils ont besoin d’argent (en cas de maladie, d’accident, pour se rendre en pèlerinage à La Mecque, etc.), ils abattent une quinzaine de grands arbres et dégagent alors d’importantes ressources financières. Dans le trou béant, ils cultivent ensuite des plantes qui poussent au soleil – du manioc, des bananiers par exemple – pendant quelques années, puis la forêt se referme. L’agroforesterie est un système extrêmement astucieux qui n’a aucune raison de mourir.

Avez-vous d’autres exemples d’agroforêts qui vous viennent à l’esprit ?

On pourrait mentionner les très belles agroforêts dans d’autres pays d’Asie, mais aussi celles d’Éthiopie, du Kenya, du Costa Rica. Aussi résilientes et bénéfiques pour la protection du sol et du climat que les forêts naturelles, ces systèmes agronomiques assurent aux propriétaires de très bons niveaux de vie. Il faut les encourager.

En Europe, la foresterie suisse offre aussi un bel exemple de gestion durable. Les forestiers suisses ne sont pas attachés à gagner le maximum d’argent en un minimum de temps mais sont capables de produire du bois à partir d’un massif forestier sans limite de temps. Il existe sur notre continent quelques modèles de plantations gérées en agroforesterie. En Belgique par exemple, des systèmes agroforestiers plantés marchent très bien. En France, malheureusement, l’Office national des forêts est prié de gagner un maximum d’argent en un minimum de temps et cette approche est très destructrice.

Peut-on compenser les dommages écologiques causés par l’abattage d’une forêt ?

Les propriétaires forestiers qui abattent leur forêt en sont les seuls bénéficiaires. On a tendance à considérer cela comme normal et à penser qu’ils en ont tout à fait le droit. Mais il y a beaucoup de perdants dans cette affaire. Tous les non-propriétaires sont privés des fonctions bénéfiques qu’assurait la forêt : l’oxygène, le stockage du carbone, la fertilisation des sols, le maintien de la biodiversité, et même la contribution au bien-être physique et mental, la beauté et la poésie. Tout cela disparaît sans compensation, c’est profondément injuste. Il faut réfléchir à un système de compensation, pas forcément financier. Au minimum, les forestiers devraient replanter ce qu’ils coupent.

Vous portez justement le projet de restaurer une forêt primaire en Europe. Qu’en est-il ?

L’idée a germé en réaction à la destruction de la forêt polonaise de Białowieża, la dernière forêt primaire du continent. Il s’agit d’un projet ambitieux et, à long terme, transfrontalier et européen. Nous partirons d’une forêt domaniale. Nous étudions cinq pistes de territoires différentes. Les arbres que nous planterons vont vieillir et mourir. Ils seront alors remplacés par des « postpionniers », qui vieilliront à leur tour et mourront. Enfin, viendra une troisième vague floristique, celle de la forêt primaire elle-même. C’est un long processus, qui va se dérouler sur plusieurs siècles. Une durée normale, somme toute, pour la nature. Pour ce faire, nous avons besoin de 70 000 hectares, une surface nécessaire pour le retour de la faune. Il faudra bannir l’exploitation des bois, la cueillette et la chasse.

Nous avons déjà reçu un accueil très enthousiaste de la part du public européen : en quelques mois, plus de 3 000 personnes issues de 13 pays d’Europe ont adhéré à notre association. La Commission européenne nous a également fait part de son soutien. Nous allons y arriver. Il ne faut rien planter, rien récolter, ce n’est pas si compliqué. Et je tiens à préciser qu’il ne s’agit nullement d’une mise sous cloche. Les visites seront encouragées. Simplement, on ne marchera pas directement sur le sol grâce à des cheminements surélevés pour éviter de le tasser. Le problème est d’ordre psychologique : l’être humain est persuadé qu’il doit s’occuper de la nature. Dans notre projet, il faudra simplement la laisser faire.

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