Cameroun: Des citoyens secondent l’État pour la préservation de la biodiversité

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Ayant conscience que l’Etat ne peut pas tout faire en même temps faute de moyens suffisants, des citoyens se sont engagés pour la préservation de la biodiversité au Cameroun. Nos confrères de la Rfi nous ont fait le portrait de trois acteurs de la société civile qui se battent pour préserver l’environnement.

« Oh mon Dieu ! On ne les a jamais vus comme ça ! » Aristide Kamla, jeune chercheur camerounais en biologie marine, est aux anges. Quatre paires de narines viennent de surgir de l’eau boueuse du lac Ossa. Depuis sept ans, ce jeune homme passionné traque le lamantin d’Afrique (Trichechus senegalensis) dans cette Réserve de faune de la région  Littoral, située au sud-ouest du Cameroun. En 2012, il avait décidé de créer sa propre structure, Ammco (African Marine Mammal Conservation Organization).

Vaches de mer

Équipé de sonars high-tech sur sa pirogue traditionnelle, il slalome entre les filets de pêche à la recherche de traces de vie. « Nous sommes en train de collecter les données qui nous permettront de mieux orienter nos actions. Nous les confierons à des activistes pour qu’ils puissent faire des plaidoyers. Ensemble, nous améliorerons le statut de conservation du lamantin. » Dans les eaux troubles du lac Ossa, pourtant répertoriées « Réserve de faune », la survie de l’espèce, classée « vulnérable » sur la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), est en danger.

En cause, les mauvaises pratiques de pêche et la capture illégale des « vaches de mer ». Mais cette aire protégée est également bordée en partie par une plantation industrielle de palmiers à huile, la Safacam. Georges Azangué, le conservateur de la Réserve, est inquiet et un peu démuni. La plantation « utilise des pesticides et des engrais. Nous ne savons pas si ces produits ont des impacts. » Il s’en remet à l’expertise de l’ONG locale: « Les analyses de l’eau réalisées par Ammco nous permettront peut-être de faire des recommandations. »

Les moyens matériels dont il dispose sont maigres et inadaptés. « Nous voudrions intensifier les patrouilles, mais nous n’avons que deux motos. » Quand il sort sur le lac, il doit emprunter l’embarcation de la Société zoologique de Londres, une organisation caritative britannique qui travaille également dans la zone du lac Ossa.

Le ministère camerounais de l’Environnement, de la protection de la nature et du développement durable reconnaît lui-même une « insuffisance des ressources humaines, matérielles et financières »*. Il s’est pourtant fixé comme objectif que, « d’ici à 2020, les aires protégées représentent au moins 30 % du territoire national ».

Sanctuaires

« Nous sommes la première structure nationale à avoir créé et à gérer une aire protégée », explique Louis Nkembi qui n’est pas peu fier de cette réussite. Il préside l’ONG Erudef (Environmental and Rural Development Foundation), basée dans le Sud-ouest anglophone. Son combat a permis le classement en « Sanctuaire de faune » (aire protégée) des montagnes de Tofala, dans l’ouest du pays. Non sans mal. « Nous avons été confrontés à des obstructions administratives. Les autorités pensaient que nous avions beaucoup d’argent. Et en quelque sorte, tant que nous ne « partagions » pas, ils bloquaient le processus » [de création de l’aire protégée, ndlr].

Louis Nkembi se bat depuis plus de vingt ans pour protéger l’habitat des espèces endémiques en voie de disparition. Le gorille de Cross River, l’emblème de son ONG, est classé « en danger critique d’extinction » sur la liste rouge de l’UICN. Il ne resterait que 300 individus dans cette zone montagneuse frontalière du Nigeria.

Après des études de biologie et d’économie, Louis Nkembi avait commencé à travailler pour le gouvernement. Il a très vite déchanté. « J’ai démissionné quand je me suis rendu compte que je ne pourrais pas appliquer ma vision ici. J’ai donc créé cette ONG. (…) J’ai grandi ici et je voyais ces forêts être détruites, l’environnement agro-écologique se dégrader et l’insécurité alimentaire augmenter. Je me suis dit « je dois faire quelque chose pour lutter contre ces problèmes ».

Du miel dans la forêt

En 2011, déçu par les organisations internationales de conservation de la nature, Emmanuel Wirsiy rentre chez lui. Dans ses montagnes du Nord-ouest, le déboisement fait des ravages. En cause, la conversion d’espaces forestiers en cultures et l’exploitation du Prunus Africana, une plante réputée pour ses propriétés pharmaceutiques. Au pied du Mont Oku, deuxième sommet du Cameroun (3 008 m), il crée l’ONG Camgew (Cameroonian Gender and Environnemental Watch).  « Nous ne voulons pas parler de politique, dit-il. Nous ne voulons pas parler de choses en l’air. Nous voulons être dans l’action concrète. »

Avec sa petite équipe, il lance des campagnes de sensibilisation, de reboisement et des formations en apiculture. « Quand les gens possèdent des ruches dans la forêt, ils n’ont pas envie d’y mettre le feu pour défricher. Au contraire, ils les protègent. Depuis que nous sommes là, les feux de forêt se sont énormément réduits. Il n’y en a eu qu’un seul l’année dernière. »

Parmi les 347 personnes formées à l’apiculture par Camgew, il y a Augustine Ndukong, le délégué du ministère de l’Elevage, des Pêches et des Industries animales. Fin 2013, ce quinquagénaire dynamique se lançait avec deux ruches. Il en possède aujourd’hui 50. Grâce aux conseils de l’ONG, il vient de récolter plus de 80 litres de miel. « Ce qu’ils font n’est pas juste pour eux-mêmes, mais bénéficie à toute la société. Le rôle de notre ministère est de les encourager, mais on peut dire qu’ils aident le ministère. »

Influences

« A l’heure actuelle, la conservation ne paraît pas toujours être une priorité politique, se désole Thomas Bacha, Français, la trentaine, coordinateur du Programme des petites initiatives (PPI) de l’UICN en Afrique centrale. Preuve en est le manque de soutien que reçoivent la plupart des Aires protégées du pays. » Depuis sa base de Yaoundé, il sillonne le Cameroun et les deux Congo afin de « soutenir l’émergence d’une société civile capable de répondre aux enjeux environnementaux, en jouant notamment un rôle de contre-pouvoir ».

Pour leurs projets de protection de la biodiversité, Ammco, Erudef et Camgew ont reçu une aide financière du Fond français pour l’environnement mondial (FFEM) à travers le PPI. « Aujourd’hui, notre objectif n’est plus de soutenir uniquement financièrement des activités de terrain. Nous aidons nos partenaires à questionner leur raison d’être et leur finalité afin de gagner en efficacité et en impact, notamment en matière d’influence politique. » Le jeune économiste conclut : « Des efforts sérieux restent à faire pour parvenir à ce que la conservation ne soit plus perçue comme un frein au développement économique, mais bien comme un moyen parmi d’autre pour y parvenir. »

Avec Rfi

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