Pour Yamina Benguigui, il faut « poser la question de la dette écologique envers l’Afrique »

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Yamina Benguigui fait parler d’elle quand il s’agit de la préservation de l’environnement. La réalisatrice du documentaire « Le Dernier Poumon du monde » sur le bassin du Congo fait résonner les voix africaines sur l’écologie.

Il est d’usage de parler de l’Afrique comme du berceau de l’humanité. Avec le bassin du Congo, elle pourrait aussi être une partie essentielle de la solution face au réchauffement climatique, à condition que soit véritablement prise en compte son importance écologique. Massif forestier de 3,7 millions de kilomètres carrés, il est le site du fleuve Congo, le 2ème du monde après l’Amazone, mais aussi et surtout d’une tourbière qui a emmagasiné 10 000 ans durant 30 millions de tonnes de carbone. Pour construire son documentaire qui lui est consacré, la cinéaste Yamina Benguigui a fait parler des acteurs locaux très conscients des enjeux écologiques qui se jouent autour du bassin du Congo et s’est appuyée sur les découvertes et propos du professeur Congolais en écologie tropicale Suspense Averti Ifo, et de son homologue Anglais Simon Lewis. Ensemble, ils nous permettent de prendre conscience de l’importance capitale du bassin du Congo dans l’écosystème mondial. Dans une entrevue accordée à Malick Diawara du Point Afrique, Yamina Benguigui revient sur la genèse de ce documentaire qui, selon les mots de son producteur, Philippe Dupuis-Mendel, « s’inscrit dans une histoire où le savoir ancestral rejoint les recherches contemporaines des scientifiques pour nous faire comprendre l’ampleur du danger dans un combat écologique planétaire qui nous concerne toutes et tous ».

Pourquoi et quand vous est-il apparu nécessaire de faire un documentaire comme « Le Dernier Poumon du monde » ?

Je suis engagée dans la lutte pour la défense des droits humains depuis longtemps, en tant que militante, femme politique et cinéaste. Ce combat n’a de sens que si l’humanité peut continuer à vivre sur la Terre : aujourd’hui, lutter contre le réchauffement climatique et pour la préservation de l’environnement, c’est défendre le plus précieux de ces droits : le droit de vivre dignement, équitablement et durablement sur notre planète.

Le bassin du Congo étant le second poumon du monde après l’Amazonie qui est en flammes, réaliser ce film s’est imposé comme une évidence, comme ma contribution à cette lutte. J’ai voulu faire entendre les voix africaines, celles des scientifiques, celles des écologistes, celles des militants, peu de documentaire leur ayant donné la parole.

J’ai décidé de mettre au centre de mon film Suspense Averty Ifo, professeur et chercheur, qui enseigne l’écologie tropicale et forestière à l’université Marien N’Gouabi de Brazzaville. Il a participé avec son homologue anglais Simon Lewis à la découverte de la plus grande tourbière du monde qui se trouve sur les deux Congo : le Congo Brazzaville et la RDC. Cette tourbière, plus vaste que l’Angleterre, âgée de plus de 10 000 ans, séquestre plus de 30 milliards de tonnes de CO2, soit l’équivalent de 3 ans d’émissions mondiales de monoxyde de carbone, le principal gaz à effet de serre essentiellement émis par les pays industrialisés occidentaux, alors que l’Afrique n’émet que 4 % du volume annuel. La découverte a été faite du côté Congo Brazzaville et c’est là que j’ai décidé de planter ma caméra. Mon film, Le Dernier Poumon du monde, est un cri d’alerte et un cri d’espoir. Cri d’alerte parce que si l’équilibre de la tourbière vient à être rompu, elle deviendra une bombe écologique à retardement qui pourrait entraîner une hausse de plus de 3 degrés des températures. Cri d’espoir, parce que les populations riveraines du fleuve sont très conscientes des dangers du changement climatique.

Qu’est-ce que vous avez retenu des populations en première ligne dans le bassin du Congo ?

Elles sont les pionnières de l’écologie africaine. Elles ont à la fois une connaissance intime et ancestrale de la nature et une conscience aiguë des risques que le réchauffement climatique fait courir à leur environnement immédiat : ensablement des cours d’eau, raréfaction des ressources halieutiques, déforestation, pollution des eaux, hausse des températures…

J’ai rencontré des hommes et des femmes engagés dans la préservation de leur environnement, engagés dans l’agriculture biologique, engagés dans l’exploitation durable des champs et des forêts, des hommes et des femmes dont nous ne connaissions ni les visages ni les voix… J’ai filmé ces gardiens du fleuve Congo, ces sentinelles de la forêt et de la tourbière qui luttent à leur échelle contre le réchauffement climatique. Ils se mobilisent pour protéger leur patrimoine naturel dont dépend l’avenir de l’humanité tout entière. Comme le dit Simon Lewis : «  Les Africains ont le destin de la planète entre leurs mains, sans eux, sans leur action ici et maintenant, difficile d’imaginer un futur viable. »

Qu’est-ce que la collaboration entre Suspense Averty Ifo et Simon Lewis, qui ont révélé la fameuse tourbière de 145 000 km2, donc plus grande que l’Angleterre, dit-elle de la manière dont la question du réchauffement climatique doit être prise en charge par les scientifiques ?

Je me réjouis aujourd’hui de la collaboration des scientifiques congolais et anglais. La découverte de cette tourbière nous montre que la question du climat doit faire appel à la synergie entre scientifiques africains et occidentaux. Ils ont aussi un rôle à jouer auprès des gouvernements et des organisations internationales. Beaucoup de pays sont fragilisés par des groupes terroristes qui prospèrent dans des régions où le changement climatique détruit les moyens de subsistance provoquant une extrême pauvreté, comme l’assèchement du lac Tchad.

Le 31 mars dernier, le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté une résolution sur la région du lac Tchad. Celle-ci reconnaît le rôle du changement climatique sur l’instabilité de la région et la nécessité d’évaluer de façon adéquate la gestion de ces risques. Il est urgent de poser la question de la dette écologique envers l’Afrique, qui doit préserver la forêt primaire du bassin du Congo. C’est cette forêt qui transforme et stocke dans les arbres et dans la tourbière les gaz à effet de serre émis par les pays industrialisés occidentaux. L’Afrique doit la protéger pour que ces pays puissent continuer à respirer.

Il faut donc décoloniser l’imaginaire d’une écologie qui ne serait qu’une affaire de « Blancs » qui se règle « entre Blancs ». Dans la lutte contre le réchauffement climatique, l’Afrique doit avoir une place à la hauteur de ses responsabilités et discuter d’égale à égale avec les autres continents. J’espère que mon film participera à ce changement de perspective.

Un tel film a une vertu incontestable d’alerte écologique. Au-delà des projections qui sont prévues dans le circuit du groupe Canal+, y a-t-il un plan de diffusion prévu dans d’autres circuits que je qualifierai de pédagogiques ?

Le cinéma a toujours eu pour moi une vocation pédagogique, un rôle dans la prise de conscience et la mobilisation. S’il est un mouvement qui fédère aujourd’hui la jeunesse autour du globe, c’est bien celui de l’écologie et de la préservation de l’environnement. Le Dernier Poumon du monde montre combien les jeunes Congolais sont mobilisés dans les associations, mais aussi dans les universités, pour lutter contre le réchauffement climatique. Ils sont les modèles d’aujourd’hui et de demain… leurs voix portent la voix de l’Afrique sur tous les continents. Quand les salles de cinéma pourront rouvrir, le film sortira dans une dizaine de villes en Afrique avec, j’espère, de nombreuses séances dédiées aux jeunes et aux scolaires. Le Dernier Poumon du monde a été sélectionné et présenté dans de nombreux festivals et je suis heureuse et honorée d’avoir reçu le Prix du développement durable et le prix du documentaire au Festival « Vues d’Afrique » de Montréal et le Grand Prix du film de science au Festival international du film d’environnement de Toulouse.

Quel commentaire souhaitez-vous partager quant à l’importance de l’Afrique dans la lutte contre le changement climatique et quelle recommandation êtes-vous tentée de donner pour une meilleure prise de conscience de ce phénomène sur le continent et ailleurs ?

En toute modestie, mon intention est de continuer à faire des documentaires sur l’écologie et sur le développement durable en Afrique en y intégrant la dimension des droits humains sans lesquels toute lutte serait vaine. Les femmes et l’éducation seront au centre de mes prochains films parce que la scolarisation des jeunes filles, l’accès à l’éducation des femmes sont les seuls moyens de compenser les effets de longue durée causés par les inégalités séculaires entre les femmes et les hommes. Il faut aller au-delà de l’égalité juridique formelle et permettre aux femmes d’accéder à une égalité réelle : l’égalité de fait est aussi fondamentale que l’égalité de droit.

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