« Nous ne nous tairons pas » après l’adoption du fonds « pertes et dommages », annonce le négociateur des Petites îles à la COP28

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Lors d’une conférence de presse organisée dans le cadre de la 28ème Conférence des Nations Unies sur le climat (COP28) ouverte le 30 novembre et qui sera clôturée ce mardi 12 décembre 2023 à Dubaï aux Émirats arabes unis sur l’adoption du fonds « pertes et dommages » qui devra permettre aux pays de se relever d’une catastrophe, le négociateur et conseiller pour l’Alliance des petits États insulaires (AOSIS), Michai Robertson, est, au cours d’un entretien accordé à notre confrère de Radio France internationale (RFI), Géraud Bosman-Delzons, revenu sur cette adoption du fonds « pertes et dommages ». C’est une victoire pour cette coalition d’îles du Pacifique, des Caraïbes et d’ailleurs, mais un narratif circule désormais et le dérange.

Vous avez dit, lors d’une conférence de presse cette semaine, « nous ne nous tairons pas ». Que vouliez-vous dire ?

Après que le fonds « pertes et dommages » a été adopté, une personne m’a demandé dans quel état d’esprit j’étais par rapport à ça. Je lui ai répondu que je me sentais un peu aigre-doux. Elle m’a fait comprendre que je n’étais pas très reconnaissant. Pendant quelques jours, j’ai un peu gambergé sur le sens du mot reconnaissance dans le contexte des négociations climatiques. Beaucoup sont venus vers moi me félicitant, me demandant ma réaction par rapport à ça.

Mais ce n’est pas un fonds dont nous avons envie, c’est un fonds dont nous avons besoin. C’est certes une très bonne chose, une belle réalisation mais les populations attendent toujours l’argent promis pour les impacts. Ce n’est pas une question de gratitude, mais d’admettre que ceux qui ont le plus contribué au réchauffement climatique devraient aussi participer aux solutions pour y faire face. Donc c’est normal, spécialement pour les îles, de se sentir aigres-douces. Douces parce qu’après 30 ans de combat, nous avons cette belle victoire, mais aigries aussi parce que cela fait mal au cœur de voir que nous sommes toujours en danger et que nous n’avons pas été entendus.

Dans les salles de négociations sur la finance, il y a un narratif qui circule, également chez les pays en développement : « vous avez votre fonds, vous n’avez plus votre mot à dire dans les autres salles. » Donc on veut être très clairs : nous ne nous tairons pas. Parce que ce n’est pas seulement une question de pertes et dommages, il s’agit aussi de la réduction des gaz à effets de serre, d’adaptation aux effets.

Quelle est l’étape suivante alors ?

C’est le Bilan mondial, celui de l’Accord de Paris. Pour le moment, il ne fonctionne pas, nous ne sommes pas alignés sur ses objectifs. Et c’est le rôle du Bilan mondial d’envoyer le message au reste du monde que toutes les Parties-États sont prêts à marcher correctement. Nous, îles, ne sommes pas seulement l’autorité morale des « pertes et dommages », mais aussi celle sur la réduction des émissions et sur comment on affronte ce combat contre le changement climatique.

Qu’entendez-vous par « autorité morale » ?

Que ce processus ne serait pas en cours sans les îles. Il était clair, dans les années 1990. D’ailleurs, quand vous regardez les premières résolutions de l’ONU, elles concernaient la montée du niveau des eaux. Qui étaient les pays les plus affectées ? Les petits États insulaires en développement. Et à l’époque, beaucoup d’États disaient que la science n’était pas certaine, le réchauffement pas réel, etc. C’est ce que je veux dire par autorité morale : nous avons été le canari dans la mine de charbon [au XXe siècle, les mineurs britanniques emmenaient un canari avec eux. En cas de fuite de gaz, l’oiseau était intoxiqué, prévenant les mineurs du danger, NDLR], l’indicateur du risque potentiel du changement climatique. Aujourd’hui, il frappe au Pakistan, en Chine, aux États-Unis.

Le fonds « pertes et dommages » sera hébergé par la Banque mondiale. Pourquoi êtes-vous inquiet ?

Les gens sont venus à Paris, en juin [au sommet pour un nouveau Pacte financier mondial, NDLR] sur l’invitation du président Macron et de la Première ministre [de la Barbade] Mia Mottley pour parler de la réforme de l’architecture mondiale. Et toute la discussion portait sur le fait que la Banque mondiale ne convenait plus. L’Agenda de Bridgetown [porté par Mia Mottley et à l’origine du sommet, NDLR] repose sur ce constat que la Banque mondiale n’est pas adaptée aux défis du changement climatique. Est-ce que c’est une décision pertinente de la communauté internationale de placer ce fonds sous cette institution critiquée sur son fonctionnement à tous les niveaux ?

Mais plus précisément ?

Elle n’est pas très volontaire pour donner la possibilité aux pays d’avoir accès directement aux fonds. Elle utilise le biais des agences de l’ONU ou des banques multilatérales pour diminuer les coûts et les risques potentiels par peur de la corruption.

Pensée pour sauver l’Europe après la Seconde Guerre mondiale, on la reprend pour l’utiliser pour le développement durable pour les pays en développement et plus spécialement pour résoudre le changement climatique. Elle regarde tous les pays et leurs problèmes depuis Washington et sa perception de ce qui est risqué et non risqué est à l’inverse de tout ce qu’il faudrait faire.

Le Fonds vert pour le climat, hébergé par la Banque mondiale, est l’exemple même de ce qu’il ne faut pas faire. Elle a rendu son accès compliqué. Les pays développés ont mis de telles barrières, pour soi-disant lutter contre la corruption, que ça ralentit le processus. Ils ne sont pas partant pour un fonds indépendant qui n’ait pas tout ce fardeau des poids et contrepouvoirs qu’a le Fonds vert pour le climat.

Supposions que demain, vous ayez accès à cet argent. Pour quoi l’utiliseriez-vous ?

Pour toute une série de choses. Pour les dégâts physiques et économiques qui se sont déjà produits lors d’un évènement climatique extrême : la reconstruction d’infrastructures, de routes, d’habitat, la mise à l’abri de populations. Mais il y a des dommages qui ne peuvent pas être chiffrés, comme les pertes culturelles, ou de terres, ou la santé lorsque des inondations déciment des village entiers…

L’avez-vous vécu personnellement ?

Je viens d’Antigua-et-Barbuda [Caraïbes] où j’ai vu des plages se réduire, mètre après mètre à cause de l’érosion [due aux passages des cyclones, NDLR]. Je pense à Runaway Beach, à Saint-John’s, où la plage faisait près de dix mètres de large. Maintenant, il bataille avec les gens qui y viennent disant « vous n’avez pas le droit de venir ici, ce morceau de plage fait partie de ma terre » et les gens répondent « mais non, c’est encore la plage ». Cela peut paraitre trivial, mais c’est la réalité ! Avant, j’avais l’habitude de me promener sur la plage avec ma famille. Ce n’est plus possible et cela affecte ma santé mentale.

Comment s’adapter contre la montée des eaux ? En construisant des digues ?

Cela dépend des cas, des endroits. Il faut faire des études de terrain, sur la façon dont cela pourrait affecter le reste de la plage. Il faut éviter à tout prix ce qu’on appelle la « mal-adaptation » car cela peut poser empirer les problèmes plutôt que de les régler.

Plusieurs choses sont possibles : canaliser l’eau vers des bassins de rétention, la plantation de mangroves, très efficaces aussi contre les tempêtes.

Mais cela demande de l’argent. Le problème, c’est que souvent cela touche à l’espace public. Les routes, les bâtiments publics. Je veux dire par là que le secteur privé n’est pas l’acteur idéal parce qu’il cherche des bénéfices à ses investissements. Donc les subventions et fonds publics sans intérêts sont essentiels à l’adaptation.

Est-ce qu’alors la solution est de migrer ? On pense aux habitants des Tuvalu qui pourraient devenir les premiers réfugiés climatiques en Australie…

C’est une des options. Mais la première chose, c’est que les gens doivent être libres de choisir ce qu’ils veulent faire et où ils veulent aller s’ils décident de partir. C’est un sujet qu’il va falloir avoir. Ensuite, il y a le coût de la migration : il faut pouvoir l’assurer. On peut espérer que le fonds puisse soutenir des programmes comme ça. La dernière, c’est l’intégration dans la nouvelle société. Et on le voit actuellement avec les réfugiés de guerre, les demandeurs d’asile, qu’il n’y a pas de système adéquat pour bien intégrer une personne, donc il faut réfléchir à ça de manière plus globale : quels sont les critères d’attribution du visa, doit-il être payant, quels types de droits dans le futur pays ? Il faut une discussion internationale sur le sujet de la migration et des déplacements climatiques. Cela ne peut-être juste dans des accords bilatéraux entre tel ou tel pays.

(RFI)

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