« Ma crainte est une insécurité alimentaire assez grave pour la région du Sahel », s’alarme le directeur du CICR pour l’Afrique

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Les humanitaires sont inquiets sur le déroulement de la période de soudure qui s’annonce dans le Sahel. La soudure, c’est cette période entre deux récoltes où les populations rurales doivent vivre grâce aux réserves de nourriture qu’elles se sont constituées. Or cette année, plus encore que les précédentes, les effets combinés de l’insurrection jihadiste et du changement climatique vont placer des millions de ruraux en situation de fragilité pendant plusieurs mois. Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) fait partie des organisations préoccupées par les mois à venir. Patrick Youssef, directeur du CICR pour l’Afrique a indiqué, dans une interview accordée à Laurent Correau de Radio France internationale (RFI) que sa « crainte est une insécurité alimentaire assez grave pour la région du Sahel ».   

Patrick Youssef, quelles sont vos craintes par rapport à la prochaine période de soudure dans le Sahel ?

Comme vous le savez peut-être, 80% des populations de cette région du Sahel survivent sur la base de leur activité agricole. Le nombre de personnes vulnérables ne cesse d’augmenter à cause d’un conflit armé qui s’accentue. Un pays comme le Burkina Faso voit sa population déplacée qui augmente dans l’immense chiffre de 258%, avec moins de production agricole durant les cinq dernières années, avec l’impact du Covid, l’impact sur l’inflation, l’impact économique, avec une résilience qui est très affaiblie pour des États et surtout des provinces, et avec un nombre croissant de déplacés internes. Ma crainte, c’est une insécurité alimentaire assez grave. Pour la région du Sahel, on parle d’à peu près onze millions de personnes qui verront un impact direct sur leur production agricole.

Qu’est-ce qui explique cette baisse de la production ?

Je pense que d’une part, c’est le manque de soutien, manque de soutien effectivement étatique, le manque de soutien des organismes qui sont habilités à assurer justement une production et une augmentation donc des déplacements internes. On est devant une situation où l’action humanitaire traditionnelle, donc la livraison de matériel, de vivres, de nourriture, etc. reste très essentielle après dix ans de conflit dans la région du Sahel.

Quelle est l’ampleur de cette baisse de la production ? À quel point les greniers des populations rurales du Sahel souffrent-ils de cette crise climatique et sécuritaire ?

En fait, le Mali perd 80% de sa capacité de production de riz et de production agricole en général. Ce qu’on appelle notre post-harvest monitoring, dans les provinces de Yatenga, dans le loroum auBurkina Faso, ont démontré des pertes agricoles allant jusqu’à 90%. Evidemment l’impact est extrêmement grave.

Vous le disiez tout à l’heure, Patrick Youssef, la crise sécuritaire dans le Sahel conduit à un nombre important de personnes déplacées dans plusieurs pays et du coup de nombreuses terres n’ont pas pu être mises en culture, est-ce qu’on a une idée de ce que représentent ces pertes de terres ?

Dans la région de Liptako-Gourma, selon les agents du CICR sur le terrain, 80% des terres cultivables ont été plus ou moins perdues dans l’approximation de cent villages, à cause justement de l’évacuation massive des populations fuyant justement les hostilités.

Dans ses derniers communiqués, le CICR a souligné que cette crise était aggravée par le manque d’accès à l’eau, là aussi de quelle manière s’est détérioré l’accès à l’eau ?

D’une part, c’est le déficit pluviométrique que nous avons vu dans la région du Sahel et du lac Tchad qui a aggravé cette période de soudure qu’on appréhendait tous et toutes. D’autre part, le territoire occupé par les groupes armés fait que les populations n’ont pas accès à tous les espaces où les ressources naturelles sont présentes et donc on se retrouve aujourd’hui devant une situation où on a beaucoup plus de population qui vit dans un terrain beaucoup plus restreint que ce qu’on avait avant le conflit armé. D’où l’importance d’investir justement dans les réseaux d’eau plutôt focalisés sur des petits projets, essayer de pérenniser des projets d’envergure, de masse, pour pouvoir en effet assurer qu’un système hydraulique, qu’un système de recouvrement, un système de distribution d’eau puisse être mis en place. À notre avis, c’est la seule façon de pouvoir traiter les causes réelles des conflits armés, le manque de développement, parfois les tendances de corruption et les difficultés administratives. Ce type de projet peut en effet renforcer les systèmes qui sont malheureusement à présent défaillants.

(rfi.fr)