Accès sûr et universel à l’eau et à l’assainissement : un défi de gouvernance

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Par Julián Suárez Migliozzi                                                               

L’accès à l’eau et à l’assainissement n’est pas seulement un enjeu de financement et de mise en œuvre, mais surtout de gouvernance. La communauté mondiale doit redoubler ses efforts pour assurer ce droit fondamental.

L’eau et l’assainissement font l’objet de cibles ambitieuses dans le cadre des Objectifs de développement durable (ODD). Atteindre l’accès universel et sûr à l’eau pour tous d’ici 2030, tout en réduisant de moitié la proportion d’eaux usées non traitées entrant dans les masses d’eau, exige de tripler les investissements actuels. Toutefois, il ne s’agit pas d’une simple question de financement et de mise en œuvre des investissements, mais bien de la gouvernance de l’eau.

Revaloriser la place de l’eau et de l’assainissement dans le développement

L’eau est au cœur du développement durable. Nous devons avant tout faire comprendre son importance, la revaloriser et l’intégrer dans les priorités sociales et économiques.

C’est de plus en plus nécessaire. En effet, l’utilisation de l’eau a été multipliée par six au cours des dix dernières années et continue de croître à raison de 1 % par an. La surexploitation des nappes est préoccupante tout comme la pollution des eaux, et les risques liés à l’eau sont exacerbés par le changement climatique. Selon les estimations, la pénurie d’eau affectera 4,8 milliards de personnes d’ici 2050 et les inondations seront plus fréquentes et plus graves.

Comme l’a rappelé le Groupe de haut niveau sur l’eau, les ressources en eau sont fragiles, limitées et vulnérables. La revalorisation de l’eau peut passer par sa tarification, avec l’ajout d’un coût d’opportunité à l’eau en vrac, la rémunération des services environnementaux, des fonds pour l’eau ou d’autres initiatives. Elle nécessite dans tous les cas une mobilisation de la communauté mondiale. L’eau favorise la santé, la sécurité alimentaire, la production d’énergie et la préservation des écosystèmes. Plus que jamais, les cinq principes de valorisation de l’eau sont cruciaux : reconnaître et comprendre les multiples valeurs de l’eau, réconcilier les valeurs et instaurer la confiance, protéger les sources (y compris les bassins versants, les rivières, les nappes et autres), éduquer pour autonomiser et sensibiliser le public, et enfin, investir et innover.

L’eau et l’assainissement au cœur des ODD            

Les ODD doivent être compris comme un tout intégrant les dimensions sociale, économique et environnementale, dont les cibles sont nécessairement liées. L’eau joue un rôle particulier et permet de les relier tous, de manière systémique. De fait, nombre des ODD reposent sur l’atteinte des cibles en matière d’eau et d’assainissement, tandis que d’autres ont une relation symbiotique avec l’eau. Ne pas atteindre l’objectif de l’accès universel à l’eau et à l’assainissement signifierait ainsi que le monde n’est pas en mesure d’éradiquer l’extrême pauvreté et les inégalités. L’eau et l’assainissement doivent figurer parmi les priorités des gouvernements pour que l’ODD 6 soit atteint, mais aussi pour que bon nombre des seize autres objectifs le soient.

L’accès universel à l’échelle mondiale nécessite environ 114 milliards de dollars par an pour la seule extension des infrastructures existantes. En tenant compte des besoins de remplacement et des infrastructures comme les barrages, les sommes à investir sont bien plus importantes. On commence à réaliser que ces objectifs risquent de ne pas être réalisés, notamment dans les économies émergentes comme en Amérique latine.

Augmenter les financements nécessite une meilleure gouvernance de l’eau

L’augmentation du financement du secteur de l’eau est donc décisive pour remplir les ODD. Les gouvernements, les institutions financières internationales, les ONG et le secteur privé doivent travailler en symbiose et mettre en place de nouveaux mécanismes de financement pour créer des synergies. À cet égard, les finances publiques ont été et resteront essentielles pour soutenir les investissements, qu’ils proviennent d’impôts ou de taxes, de subventions de bailleurs ou de prêts souverains. Le secteur privé doit être pris en compte dans l’équation pour augmenter les financements tandis que les fonds pour le climat et les banques commerciales offrent des opportunités nouvelles qui devraient jouer un rôle croissant dans les années à venir.

Augmenter les financements du secteur nécessite toutefois un environnement favorable, des institutions solides, des mécanismes opérationnels cohérents ainsi qu’une responsabilité et une participation effectives, que les fonds proviennent des taxes, d’un changement de tarification ou de transferts. En somme, le secteur de l’eau doit assurer sa bonne gouvernance pour augmenter les investissements.

En outre, même si elle augmente, l’aide publique au développement (APD) ne suffira malheureusement pas à financer le secteur de l’eau. Les pressions budgétaires croissantes qui pèsent sur les gouvernements pourraient limiter les prêts souverains des banques de développement multilatérales et bilatérales. Dans ces circonstances, les opérateurs de l’eau doivent non seulement fournir des services efficaces, mais aussi participer activement à combler les déficits financiers : cela passe notamment par une meilleure gouvernance.

Enfin, la différence entre accès de base et accès en toute sécurité est partiellement imputable à des défauts de gouvernance qui impactent l’efficacité du secteur. Selon le rapport 2019 du programme commun de surveillance OMS/UNICEF, environ 785 millions de personnes ne disposent pas d’un accès basique à l’eau, mais 2,2 milliards de personnes n’ont pas accès à une eau parfaitement potable. De la même manière, 2 milliards de personnes n’ont pas d’accès de base à l’assainissement, mais plus de la moitié de la population mondiale est sans accès sûr à l’assainissement.

Les deux défis de gouvernance du secteur de l’eau et de l’assainissement

Les fournisseurs d’eau font aujourd’hui face à deux défis majeurs qui entravent l’efficacité et la durabilité du secteur. Le premier est lié à la mise à l’échelle de la politique de l’eau et touche les petits fournisseurs. En Amérique latine, 40 % à 60 % de l’eau ne génère pas de revenus. Dans les zones urbaines, la tarification est insuffisante pour couvrir les coûts d’exploitation et de maintenance, les possibilités d’élargir les services ou de prévoir de nouvelles infrastructures sont limitées et les petits fournisseurs ont peu accès aux technologies récentes, aux innovations et aux systèmes d’information. En conséquence, l’alimentation en eau est intermittente, la pression de l’eau est faible et sa qualité médiocre.

Le second touche à la gouvernance d’entreprise. Les ingérences politiques affectent tous les fournisseurs, en particulier les petits. Plusieurs tentatives de dépolitisation des services des eaux ont été menées, mais les approches varient et les mesures prônant le cas par cas ne facilitent pas les choses. Pour répondre à ces défis, les politiques de gestion des biens publics suggèrent la séparation des rôles entre action normative, régulation et fourniture d’eau. Cela permettrait d’éviter les conflits d’intérêts, mais ce type de solution dépend d’une volonté politique solide pour mettre en œuvre une stratégie de gouvernance de l’eau à des niveaux multiples.

Vers une meilleure gouvernance de l’eau : l’importance de la planification

À ces deux défis s’ajoute un autre problème de gouvernance : la plupart des pays émergents ne disposent pas de plans directeurs actualisés en matière d’eau et d’assainissement. Les études de faisabilité et les projets finalisés ne suffisent pas à étendre les services à la population non encore desservie et à réhabiliter les infrastructures existantes. Cela ralentit les investissements nécessaires, retarde le cycle de gestion du projet et conduit parfois à la définition de projets inadéquats. Les gouvernements se doivent donc de renforcer la planification pour assurer des investissements plus rapides et plus efficaces.

Des projets d’eau viables et rentables sont cruciaux pour accélérer les progrès en matière d’accès à l’eau. Les ONG et les banques multilatérales de développement doivent appuyer les gouvernements et les opérateurs dans ces efforts. La Banque de développement latino-américaine (CAF) a créé un mécanisme non remboursable, des facilités de préparation des projets, pour soutenir les pays dans la réalisation des études et la mise en œuvre des projets. Ces actions ne peuvent plus attendre et doivent se multiplier. La communauté de l’eau doit redoubler d’efforts pour garantir que personne ne soit laissé de côté.

Par Julián Suárez Migliozzi, Vice-président Développement durable au sein de la Banque de développement de l’Amérique latine (CAF).            

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