ENDA ENERGIE : Comment accélérer les transitions vers des sociétés inclusives, résilientes et sobres en carbone ?

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Par Sécou Sarr                                     

Le renforcement des dynamiques de transformation vers un développement durable est une exigence de l’organisation ENDA Energie au regard de sa mission et de la persistance des défis auxquels les communautés africaines font face. La grande exposition aux risques extrêmes climatiques associés à la pauvreté énergétique au Sahel hypothèque les opportunités d’industrialisation et de création d’emplois décents pour les jeunes du continent. Autant d’enjeux transversaux à considérer dans les processus décisionnels pour la co-construction de nouvelles trajectoires inclusives,  sobres en carbone et résilient au changement climatique.                       

Cinq (5) ans après l’adoption de l’Accord Paris, le lent rythme de mise en œuvre d’options conséquentes de résilience aux changements climatiques et le faible niveau d’ambitions pour contenir l’augmentation des températures sous le seuil de 2° C exigent plus de volonté politique et une véritable maîtrise des enjeux de la part des collectivités territoriales. Aujourd’hui, l’urgence de l’action climatique réside, en grande partie, dans le redéploiement des acteurs territoriaux sur de nouvelles trajectoires basées sur la transition des différents systèmes écologiques, énergétiques, urbain et démographiques. Ces types de transitions inter-liées doivent constituer les fondements de la planification pour un développement territorial pro-pauvre, sobre en carbone et résilient. Ainsi, la territorialisation des politiques climatiques constitue une urgence nécessité pour amplifier les solutions des communautés à faire face aux défis climatiques tout en améliorant leur emprunte carbone. Dès lors, les terroirs constituent à la fois l’espace d’apprentissage et d’innovations pour la co-construction de modèles alternatifs de développement.

Au cours de ces dernières années, l’observation des mutations et la lecture des tendances ont suscité le repositionnement de ENDA Energie sur des processus endogènes de transformation autour de quatre (4) leviers d’actions :  i) une transition énergétique juste à travers la diversification des modèles économiques innovants ; ii) l’apprentissage de la résilience des populations face aux extrêmes et catastrophes climatiques ; iii) la planification de rupture pour un développement territorial sensible à l’énergie et au climat; iv) l’appropriation du fonds vert climat par les acteurs non étatiques.

Premier levier d’actions : Processus de diversification des modèles économiques autour des usages productifs des énergies renouvelables pour une transition énergétique juste

Les liens manquants pour une transition énergétique juste en Afrique relève, en partie, de la faible maîtrise des enjeux et opportunités du triptyque Energie-Eau-Agriculture et l’absence de diffusion d’évidences d’utilisation productive des mini-réseaux (Off-Grid) dans les villages.  Il s’agit de repenser les modèles d’électrification rurale sous l’angle de l’accélération du rythme d’accès à l’énergie solaire pour les chaines de valeur à haute intensité de main d’œuvre et résilientes au changement climatique. La finalité est de contribuer à la co-construction d’économies locales créatrices d’emplois verts tout en améliorant l’empreinte écologique des territoires.

Ainsi, la diversification de l’expérimentation de modèles économiques d’usage productif de l’énergie solaire dans le secteur agricole permet de disposer de référentiels en vue de rendre les chaines de valeur plus attractives pour les jeunes. Cette approche d’optimisation de la création de valeur ajoutée locale participe au marketing des territoires. Et, cela est d’autant plus intéressant que le prix de l’énergie solaire continue drastiquement de baisser. En 10 ans, le prix des panneaux solaires a chuté globalement de 80% (IRENA, 2019).

Cette démarche pour une transition énergétique juste orientée vers l’accès aux énergies renouvelables pour des usages productifs vise à lutter contre la précarité énergétique des territoires. Elle participe ainsi, au développement à la fois de mécanismes d’incubation populaire pour l’impulsion et la capacitation des petites sociétés coopératives de production laitière, de dispositifs locaux d’organisation pour un partenariat multi-acteurs et, de mise en marché des produits locaux. Le Programme énergie solaire et chaine de valeur lait –PROGRES LAIT-constitue la parfaite illustration de cette démarche.

Deuxième levier d’actions : Processus de co-construction d’une vision de développement local résilient et d’un agenda d’action Climat-Energie pour les villes d’Afrique Sub-Saharienne.

Aujourd’hui, les villes Africaines sont en pleine transition démographique et écologique. Elles suscitent beaucoup d’attentions et d’intérêts en raison des opportunités  qu’elles présentent pour la mise en œuvre réussie de l’Accord de Paris. La population des villes africaines a doublé ces 20 dernières années ; elle va tripler en 2050 pour dépasser le milliard d’individus représentant presque 60% de la population africaine. Cette transition démographique va stimuler la croissance rapide des besoins d’accès aux services d’eau, assainissement, énergie, mobilité, éducation, santé dont la satisfaction requiert bien d’investissement en infrastructures.

La double perspective d’atteinte des objectifs de la CDN et de lutte la contre pauvreté requiert, de la part des villes, la promotion d’une vision et d’une stratégie communale de résilience. Bref, c’est l’invite aux territoires à inscrire dans un processus de planification climat-Energie en vue d’un développement d’un portefeuille de pratiques susceptibles d’attirer des investisseurs climatiques.

La matérialisation de cette perspective d’élaboration des plans climat-énergie s’est opérée avec une double approche d’apprentissage : i) villes prises isolément (Dakar, Pikine au Sénégal) dans le cadre de la Convention des Maires d’Afrique Sub-Saharienne, ii) l’intercommunalité (groupe de villes, exemple de l’Entente Intercommunale de la Petite Côte participe (EIPC, Sénégal) 

Ces processus complexes de co-construction d’une vision de développement communal ou intercommunale ont révélé plusieurs défis : i) une indisponibilité criarde de données fiables; ii) un grand potentiel de partenariat entre les gouvernements locaux et les organisations de la société civile pour la mobilisation de l’expertise, iii) d’importants besoins d’investissement pour le déploiement des technologies climatiques y compris les technologies endogènes.

Troisième Pilier d’actions : Processus d’apprentissage de la résilience à travers la collecte d’évidences croisées d’Afrique et d’Asie        

D’emblée, il faut considérer qu’il y a différentes acceptions de la résilience et cela peut être source de difficultés, tant du point de vue conceptuel que par rapport à l’efficacité des solutions aux préoccupations des populations. Au Sahel, ces préoccupations sont d’ordre sécuritaire (conflits), de souveraineté alimentaire, de souveraineté énergétique, d’utilisation des sols, d’urbanisation, de financement de l’action climatique. A l’instar des autres parties du monde, le Sahel est  exposé à des extrêmes et catastrophes climatiques de plus en plus fréquentes et à des amplitudes plus importantes. Autant, de contraintes qui, en même temps, constituent des opportunités de recherche-action sur la résilience des communautés.

 Ainsi, à travers le Programme de renforcement de la résilience (BRACED), des référentiels sont co-construits à partir de la collecte des données factuelles sur des pratiques communautaires de gestion de catastrophes climatiques. Ces pratiques associées à des changements politiques et institutionnels (gouvernance) ont permis de concevoir la résilience autour de l’amélioration de trois capacités interconnectées: Anticipation-Adaptation- absorption (3A).  Cette conception de la résilience met en exergue la nécessité d’hybrider les agendas de l’Accord de Paris, des ODD et du Cadre de Sunday en vue de permettre aux communautés de tirer profit des synergies potentielles.

Quatrième Pilier d’actions : Processus d’appropriation des mécanismes de financement climatique par les acteurs non étatiques

Cinq ans après l’Accord de Paris, les négociateurs passent progressivement le relais aux porteurs de solutions climatiques. Cette transition d’une culture de paroles à une culture de solutions interpelle tous les acteurs et requiert des financements adéquats. Or, le fonds vert climat en tant que banque d’investissement des technologies climatiques demeure peu connu et ses mécanismes d’accès semblent très complexes aux yeux des acteurs africains, notamment ceux non étatiques (OSC, Privé, Collectivités territoriales).

Par ailleurs, les programmes de préparation (Readiness) pour la capacitation des pays au fonds vert climat opèrent souvent sans tenir pleinement en compte les pratiques et les divers besoins des OSC et des gouvernements locaux. Et cela, malgré la prise de conscience généralisée de leur rôle potentiel dans l’atteinte des objectifs de l’Accord de Paris.

L’exemple du Readiness Programme à l’intention des OSC participe à la démystification du fonds vert climat auprès des acteurs non étatiques et améliore l’appropriation. Les niches de création de nouvelles vocations d’appui technique invitent les acteurs de la société civile à un repositionnement pour servir de futurs bras techniques aux collectivités locales sur les opportunités du marché  carbone et de la finance climatique.

En définitive, l’apprentissage à travers ces différents processus nous invite à un changement de trajectoires nationales basées sur les bonnes pratiques transformationnelles à l’échelle locale. La documentation et la diffusion de ces modèles alternatifs éprouvés doivent guider la réflexion stratégique pour accélérer les nécessaires transitions vers des sociétés inclusives, résilientes et sobre en carbone.

Sécou Sarr, Directeur Exécutif de ENDA ENERGIE