L’est du Tchad approvisionné en eau par des colporteurs

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L’accès à l’eau à Abéché, la deuxième ville de la République du Tchad après la capitale N’Djaména et la troisième ville économiquement parlant est devenue très chère, en plus de sa rareté. Le pousse-pousse coûte près de 750 Francs CFA. Les populations ont à plusieurs reprises adressé des doléances pour que le gouvernement leur vienne en aide, sans réponse. L’est du pays n’est pas épargné.

En périphérie de la ville, les villageois manquent d’eau. Les éleveurs qui vivent autour des puits s’en servent pour abreuver les troupeaux, tandis que les conflits intercommunautaires gangrènent la zone.

« J’ai déjà un client pour ce fût, je dois me dépêcher! », a laissé entendre Ali Ahmat, 12 ans, debout sur la charrette, donne un coup de cravache à son cheval. L’animal démarre péniblement, et emmène l’enfant et son fût de 200 litres d’eau tout juste rempli.

Ali est colporteur d’eau : il est de ces maillons informels mais indispensables pour l’accès à l’or bleu au Tchad. Dans la province du Ouaddaï, le manque de forages et la quasi inexistence d’un système d’assainissement rendent l’eau difficile à dénicher.

Au niveau de la SNE qui œuvre désespérément pour servir de l’eau potable de bonne qualité aux citoyens, les services n’arrivent pas à accomplir leur mission. Dans certains quartiers de la ville d’Abéché, le robinet n’a jamais coulé depuis des années. Les habitants ne font qu’acheter de l’eau des pousses-pousses.

« Après la saison pluvieuse, l’eau se raréfie », explique Mahamat Adoum Doutoum, chef de canton de Guerri, responsable traditionnel d’une zone qui compte deux forages seulement pour 86.000 habitants. « Alors les habitants vont chercher l’eau au ouadi ».

Les ouadis (rivières, en arabe) sont ces rivières infranchissables en saison des pluies tant le courant y est fort, mais sèches et arides le reste de l’année. Dès que l’eau de pluie s’arrête, des habitants y creusent un puits et installent une pompe.

C’est là qu’Ali Ahmat et les dizaines de colporteurs viennent remplir leur fût avant d’en revendre le contenu aux populations.

Chaque remplissage coûte 100 FCFA (0.15 euro) à Ali, qu’il revend cinq fois plus cher en ville. « On fait entre sept et huit aller-retours par jour, environ », indique-t-il.

En fin de journée ce dimanche, le soleil brûlant a disparu et la charrette d’Ali est déjà à plusieurs dizaines de mètres de la pompe, en route vers Hadjer Hadid, ville du Ouaddaï qui abrite un camp de réfugiés du Darfour.

Pascal est aussi un habitué des aller-retours entre la ville et le lit asséché du ouadi. Cet autre colporteur, un Soudanais père de cinq enfants, a la cinquantaine.

Réfugié au Tchad depuis une quinzaine d’années, il a « souffert » en achetant son propre âne il y a deux ans. Mais grâce à cet investissement, il livre tous les jours l’eau en ville, et peut ramener un pécule au foyer.

– Eau non potable –

Les pousses-pousses sont désespérés. Ils expliquent que l’Etat ne les a jamais aidé. « Les agents de la police municipale font à chaque fois le tour pour prendre les taxes de 6000 Francs CFA ». Ces hommes travaillent durement et ont leurs familles qui les attendent à la maison pour mettre quelque chose sous la dent. Mais « pour boire l’eau, il faut aussi y ajouter la javel » pour la purifier, explique-t-il.

Car si elle est aussi rare qu’indispensable, l’eau des ouadis n’est pas potable: les puits traditionnels sont en terre, et l’eau qui en sort a souvent la couleur du sol.

« L’eau peut être contaminée à plusieurs niveaux, soit au niveau de la source, non protégée, soit pendant le transport en utilisant des récipients non adaptés, sales ou sans couvercles, soit lors du stockage et de la distribution », explique Fabienne Mially, cheffe de mission de l’ONG française Première Urgence Internationale au Tchad.

L’ONG soutient 11 centres de santé dans le département, où des sessions de sensibilisation à l’importance de boire de l’eau potable sont régulièrement organisées.

A Borota, village à plusieurs heures de route de Hadjer Hadid, le responsable du centre de santé du coin est désabusé: il y a bien six fontaines dans le village, mais aucune ne fonctionne.

« Elles ont été construites par des ONG par le passé », explique ce responsable, Koditog Bokassa, ajoutant que le ouadi est de facto le seul moyen pour les habitants du village de trouver de l’eau.

Alors, il distribue des flacons d’eau de javel.

Mais M. Bokassa n’arrive pas à satisfaire tout le monde, l’ONG française étant la seule à fournir de la javel au centre. L’Etat en donnait, mais ça fait plus d’un an que ce n’est plus le cas, selon M. Bokassa.

Alors, il n’est pas rare de croiser aux abords du ouadi des jeunes boire directement au bidon extrait du puits.

– Situation « alarmante » –

La dernière enquête nationale en 2018 rappelait que « la source d’eau est fortement associée à la malnutrition chronique » des enfants au Tchad, où la situation est « alarmante » avec un taux de malnutrition aigüe globale de 13,5%.

« Une solution au manque d’eau potable pourrait être de créer des bassins de rétention pour recueillir l’eau de la saison pluvieuse », propose le chef de canton de Guerri, déplorant que le sous-sol granitique de son canton complique les forages.

Des bassins ont bien été construits par des partenaires humanitaires dans la province. A Hadjer Hadid, deux châteaux d’eau sont aussi visibles dans le paysage urbain.

« Mais les bassins ne suffisent pas, et les deux châteaux d’eau sont en panne, depuis plusieurs années déjà », raconte Hassan, habitant de la ville.

Ce commerçant a investi dans deux fûts de 200 litres, qu’il laisse dans la cour de sa maison. « Ça suffit à peine pour les enfants, mais c’est déjà bien ».

Pascal, lui, n’a pas les moyens d’avoir un fût. Pour les sept âmes de son foyer, sept bidons de 20 litres sont entreposés chez lui: « Je transporte de l’eau toute la journée, mais j’ai le même problème que tout le monde! ».

Moctar FICOU / VivAfrik                  

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