Les nouvelles pratiques de l’homme sur la détérioration de la diversité biologique responsables des nouvelles épidémies

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Etablissant le lien entre déforestation et l’émergence de nouvelles maladies infectieuses, le directeur général de l’Institut de recherche pour le développement (IRD), Jean-François Guégan a alerté, dans une interview accordée à nos confrères du journal lepoint.fr, sur les enjeux à venir. Pour lui, le véritable moteur de ces maladies relève surtout des nouvelles pratiques de l’homme sur la détérioration de la diversité biologique et de ses habitats et de la modification de l’utilisation des sols.  

D’aucuns ont fait le lien entre le changement climatique et l’apparition de nouveaux virus. Parmi les causes du réchauffement climatique, il y a la destruction à grande échelle des forêts un peu partout à travers le monde, notamment en Afrique. De quoi porter un intérêt particulier à quelqu’un comme Jean-François Guégan, qui a consacré sa vie à étudier les interactions entre l’homme et l’environnement. Ancien membre du Haut Conseil de la santé publique (HCSP), il a notamment conseillé le cabinet ministériel de Roselyne Bachelot lors de l’épidémie de grippe H1N1, en 2009. Aujourd’hui, il est directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) de Montpellier, il continue d’enseigner à Paris et à Rennes au sein de l’École des hautes études en santé publique. Spécialisé en écologie des maladies infectieuses et parasitaires, il a participé à de nombreuses recherches portant notamment sur le choléra, l’ulcère de Buruli ou encore Ebola. Des maladies présentes en Afrique actuellement en même temps que le Covid-19. Sur le lien entre déforestation et nouvelles maladies, Jean-François Guégan a répondu aux questions du Point Afrique.

Quelle réflexion l’apparition du virus Covid-19 inspire-t-elle au parasitologue et à l’environnementaliste que vous êtes ?

La naissance de cette nouvelle maladie infectieuse prend plus profondément son origine dans les relations que les hommes entretiennent avec leur environnement. Ce virus mortel est né d’une recombinaison entre deux virus présents, l’un chez des chauves-souris rhinolophes et l’autre chez des pangolins du Sud-Est asiatique. Pourquoi, alors, ces deux virus se rencontrent-ils pour en former un nouveau mutant ?

Le Sars-CoV-2 – actuel Covid-19 – est très proche du virus Sars-CoV-1, responsable de l’épidémie de syndrome respiratoire aigu sévère (Sars) au début des années 2000, ce dernier virus étant hébergé par des chauves-souris rhinolophes. Ces chauves-souris sont le réservoir animal du Sars-CoV-2. On a trouvé des séquences virales chez ces chauves-souris qui étaient très similaires aux premières séquences du virus à Covid-19 décrites chez l’homme au début de l’épidémie en Chine. Mais, plus compliqué, ce virus mutant responsable de la pandémie actuelle possède certains gènes identiques à ceux présents chez le pangolin. Il a donc fallu que ces deux animaux se rencontrent pour que le passage viral puisse se faire.

Dans les villages, et notamment sur le marché de Wuhan en Chine, ces pangolins auront pu être en contact avec des chauves-souris ou leurs excrétions, et donc avec des particules virales. Des spécialistes de ces animaux ont même émis l’hypothèse que ces pangolins aient pu se nourrir de fourmis récupérées au sol imprégnées de particules virales issues des chauves-souris. Enfin, les conditions de transport des pangolins, affaiblis, maltraités, ont très certainement constitué le lit sur lequel le Covid-19 a pu naître et se développer.

Vos propos induisent que l’homme a une grande responsabilité dans l’augmentation des risques infectieux. Quelles ont été les observations à retenir de votre étude coécrite avec Benoît de Thoisy, Ahidjo Ayouba et Julien Cappelle sur le thème « forêts tropicales, changements d’usage des sols et risques infectieux émergents » ?

Avec la déforestation, nous assistons à une diminution des populations d’espèces présentes. Les chauves-souris peuvent se déplacer et venir se poser dans les villages, où elles trouveront de la nourriture dans les arbres fruitiers comme cela s’est passé à la fin des années 1990 en Malaisie avec le virus Nipah présent chez des chauves-souris.

Certaines espèces ne peuvent pas quitter ces écosystèmes menacés par la déforestation et sont contraintes de cohabiter avec d’autres. Cela favorise les transmissions de microbes entre animaux, mais aussi aux hommes. Par exemple, ces animaux sauvages peuvent se rapprocher des animaux d’élevage et des agriculteurs, aux abords des villes, ce qui favorise la transmission des microbes.

Est-ce à dire qu’il importerait de mettre en œuvre à titre préventif des stratégies locales coordonnées pour éviter de futures catastrophes sanitaires ?

Oui, absolument ! L’un des plus importants challenges est de réinvestir le terrain et de mieux comprendre ce qui se passe dans les dynamiques sociales aux intersections entre nature, empreinte humaine, développement agricole, urbanisation et mondialisation. La crise du Covid-19 révélera très certainement l’important trafic d’espèces de pangolins, non seulement en Asie du Sud-Est mais aussi en Afrique de l’Ouest, centrale, de l’Est et australe, où des espèces existent aussi et font l’objet d’importants prélèvements pour alimenter le marché chinois.

Notre société doit s’interroger sur ces pratiques et les condamner, mais elle doit aussi s’interroger sur des solutions alternatives pour les populations les plus démunies et les plus pauvres. Il faut leur proposer du travail afin d’assurer leur propre survie. Ce ne sont ni les pangolins ni les chauves-souris que l’on doit aujourd’hui accuser d’être responsables de la pandémie de Covid-19. Ce serait trop facile ! Ce qu’il faut dénoncer, ce sont l’exploitation de la main-d’œuvre très pauvre et peu rémunérée ainsi que le trafic lucratif autour des ressources naturelles, qui ne profite qu’à très peu de personnes.

Qui voudrait aujourd’hui d’une agriculture et d’un élevage qui mettent de nouveau en péril la santé internationale comme avec le Covid-19 ? Il faut donc comprendre quelle agriculture et quel élevage nous voulons développer à l’avenir en prenant en compte la réalité sur le terrain. La pandémie de Covid-19 doit nous apprendre à repenser local, dans l’intérêt des populations les plus vulnérables et les plus fragiles.

Le lien entre déforestation et maladies infectieuses induit que la lutte contre le réchauffement climatique est aussi une lutte contre les risques sanitaires futurs. A-t-on tenu compte de cela dans les différents accords relatifs au climat ?

Cette question est relativement complexe. En se fondant sur les connaissances à propos des maladies infectieuses émergentes apparues ces 50 à 60 dernières années, le changement climatique n’est pas du tout le responsable de ces nouvelles épidémies. Le véritable moteur relève surtout des nouvelles pratiques de l’homme sur la détérioration de la diversité biologique et de ses habitats et de la modification de l’utilisation des sols. Je pense, par exemple, à la déforestation pratiquée dans les zones tropicales pour le développement de quatre activités principales : la production de soja, les palmiers à huile, l’élevage de bovins et l’exploitation de bois. Le changement climatique apparaît comme le dernier élément dans l’apparition des maladies infectieuses émergentes, alors que la modification de l’usage des sols pour développer l’agriculture et l’élevage constitue le tout premier marqueur.

L’accord de Paris sur le changement climatique de 2016 (COP21) a mis en avant les effets néfastes des élevages bovins, responsables de la production de gaz à effet de serre, favorisant le réchauffement climatique. Aujourd’hui, avec l’augmentation des élevages intensifs dans certaines régions du monde, on contribue non seulement au dérèglement climatique, mais on participe aussi à la disparition des écosystèmes naturels comme les forêts primaires. On expose aussi ces cheptels à des menaces sanitaires qui sont plus importantes dans les régions intertropicales, à la fois pour ces animaux mais aussi pour les populations humaines.

Parmi les causes de transmission de certaines maladies à l’homme, il y a la consommation de brousse. Y a-t-il un moyen de prévenir cela ? Quelle alternative offrir aux populations ?

En réalité, on sait très peu de choses concernant les conséquences sanitaires de la consommation de viande de brousse et le risque infectieux. On utilise souvent cet argument pour expliquer une transmission comme pour les deux virus du sida, HIV-1 et HIV-2, qui trouvent leurs origines chez deux espèces de singes, le chimpanzé pour le premier et le singe vert mangabey pour le second. Plusieurs infections peuvent être transmises par de la viande de brousse mal cuite : HIV, virus à Ebola, virus à fièvre de Lassa, etc. Les risques de transmission infectieuse sont autant, voire plus, associés aux contacts avec les animaux chassés, avec le risque d’une morsure, d’un contact avec le sang, que la consommation de la viande de brousse.

Comment voyez-vous le monde de demain si rien n’est fait pour lutter contre la déforestation et le réchauffement climatique ?

C’est une question difficile. Il y a une vision très pessimiste du monde, qui ressemble à ce que certains films de science-fiction nous racontent et où, en dehors d’un confinement général des populations, l’air extérieur est irrespirable et les humains ne savent pas ce qu’est un arbre, sauf lorsqu’ils regardent un vieux film ! Mais je suis plus optimiste, et le monde sera ce que nous voulons qu’il soit ! Le Botswana en Afrique australe est une parfaite illustration de la volonté d’un pays. Il a décidé de protéger sa biodiversité, de miser sur une équité entre populations, de créer des emplois tout en respectant l’environnement. Des éléments qui constituent l’une des richesses extraordinaires de ce pays ! Soyons donc tous un peu botswanéens !                  

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